Un secteur stratégique en mutation
Longtemps perçu comme un segment périphérique de l’écosystème financier congolais, le marché des transferts d’argent s’impose aujourd’hui comme une composante centrale de la circulation monétaire entre la diaspora, les acteurs économiques et les ménages. D’après la Banque mondiale, les envois de fonds à destination de l’Afrique subsaharienne ont franchi la barre des 53 milliards de dollars en 2022, et le Congo-Brazzaville entend capter davantage les retombées de cette manne. La croissance de la téléphonie mobile, l’expansion du commerce transfrontalier et la recherche de solutions de paiement alternatives ont, en effet, démultiplié les volumes transitant par les agences et les plateformes numériques de transfert.
Les exigences de l’ARTF rappelées
Au cours d’une conférence de presse tenue le 25 juillet à Brazzaville, le directeur général de l’Agence de régulation des transferts de fonds, Jean-Claude Bazebi, a fixé au 10 août la date butoir pour l’enregistrement de l’ensemble des opérateurs. Le rappel à l’ordre intervient après trois années d’actions de sensibilisation conduites auprès des professionnels, au cours desquelles les autorités avaient privilégié la pédagogie plutôt que la coercition. La loi de finances 2025, ainsi que les textes règlementaires d’application, imposent désormais un enregistrement préalable auprès de l’ARTF à tout acteur exerçant des activités de transfert ou de change. Dans la pratique, l’opérateur est tenu de fournir ses statuts, ses procédures internes de lutte contre le blanchiment, ainsi qu’un plan de continuité d’activité validé par un expert-comptable assermenté.
Un arsenal de sanctions dissuasif
La nouvelle architecture normative consacre un régime de sanctions gradué, dont les montants, inédits pour la place brazzavilloise, entendent frapper les esprits. Le dispositif prévoit une amende de 50 millions de francs CFA pour tout opérateur non enregistré, 40 millions pour déclaration inexacte et 20 millions pour l’agent isolé exerçant sans habilitation. En complément, des mesures accessoires telles que la fermeture de l’établissement, la saisie des sommes objet de l’infraction et l’engagement de poursuites pénales sont explicitement mentionnées. Selon Jean-Claude Bazebi, « l’objectif n’est pas de pénaliser, mais d’assainir le secteur et de protéger les consommateurs ». Dans l’entourage du ministère des Finances, on fait valoir que l’État perdait jusque-là des recettes fiscales substantielles et exposait son système financier aux flux illicites.
Enjeux macroéconomiques et sécuritaires
La mise en conformité des agences s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation des circuits financiers. À l’heure où les autorités régionales de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale insistent sur la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, Brazzaville souhaite se placer à la hauteur des standards recommandés par le Groupe d’action financière. La traçabilité renforcée des remittances devrait également améliorer la compilation des statistiques monétaires, outil indispensable à l’élaboration des politiques publiques. D’un point de vue macroéconomique, l’intégration formelle des acteurs permettra de canaliser l’épargne informelle vers les institutions bancaires, soutenant ainsi la liquidité interne et la capacité de financement de l’économie nationale.
Réactions des opérateurs et perspectives
Interrogés, plusieurs gérants d’agences estiment que le délai de quinze jours, bien que « serré », reste tenable « si l’administration accélère la délivrance des récépissés ». D’autres pointent le coût élevé de la mise en conformité, jugé difficile pour les petites structures. Le président de l’Association congolaise des fournisseurs de services financiers alternatifs rappelle cependant que « la régulation est une étape incontournable de la professionnalisation du secteur ». Les partenaires techniques, notamment la Banque centrale du Congo et certains bailleurs internationaux, saluent pour leur part une décision « cohérente avec les bonnes pratiques de gouvernance ».
Vers une bancarisation accrue
Au-delà de la discipline imposée, la réforme pourrait constituer un accélérateur de bancarisation. L’obligation de canaliser les flux via des comptes dédiés, doublée d’un reporting régulier à l’ARTF, devrait inciter les opérateurs à renforcer leur infrastructure digitale et à nouer des partenariats avec les banques locales. Pour le professeur Emmanuel Mouandza, spécialiste en économie monétaire à l’Université Marien-Ngouabi, « la régulation peut transformer un marché fragmenté en tremplin d’inclusion financière, à condition d’un accompagnement technique soutenu ». Dans cet esprit, l’ARTF envisage d’instaurer un guichet d’appui pour les micros agences, afin de mutualiser les coûts d’audit et de conformité.
Équilibre entre fermeté et pédagogie
Il reste désormais à observer la capacité des autorités à conjuguer rigueur réglementaire et suivi de proximité. La réussite de l’opération dépendra de la clarté des procédures, de la célérité dans le traitement des dossiers et de la stabilité des règles du jeu. En choisissant de fixer un ultimatum tout en réaffirmant l’ouverture au dialogue, l’ARTF se positionne en arbitre d’un secteur en pleine mutation, où la confiance des utilisateurs et la réputation internationale du Congo constituent des atouts majeurs. La trajectoire adoptée laisse entrevoir la volonté de conjuguer modernité financière et préservation de l’ordre public économique, dans un contexte régional marqué par une compétitivité accrue des services financiers digitaux.