Des fondations historiques à consolider
Si l’on devait cartographier la trame des relations afro-africaines, le corridor reliant Rabat à Brazzaville occuperait une place singulière. De la reconnaissance immédiate du Royaume chérifien par la République du Congo en 1960 à la première visite officielle du Président Denis Sassou Nguesso à Casablanca en 1987, les gestes symboliques ont souvent précédé les annonces concrètes. Ils ont aussi installé une confiance politique durable, régulièrement ravivée par des échanges de haut niveau. Pour le chargé d’affaires Ahmed Agargi, « la densité du dialogue tient à la convergence de deux visions souverainistes qui refusent la marginalité africaine ». L’ancrage mémoriel est donc solide, mais la diplomatie contemporaine exige désormais un passage de la rhétorique de l’amitié au pilotage de projets mesurables.
Développement durable, axe majeur du tandem
La planification conjointe annoncée lors de la réunion préparatoire de la 3ᵉ Grande Commission Mixte témoigne de cette évolution. Les équipes techniques travaillent à un portefeuille couvrant l’agriculture intelligente, la valorisation des forêts du Bassin du Congo et la résilience urbaine de Brazzaville et Pointe-Noire. Les deux pays misent sur les standards de la finance climatique pour attirer des capitaux privés, inspirés du modèle marocain qui a hissé le Royaume parmi les cinq premiers émetteurs africains de green bonds en 2023 (données Casablanca Finance City). Cette inflexion vers le développement durable n’est pas qu’un slogan ; elle répond à des impératifs démographiques qui verront la population congolaise dépasser 7 millions d’habitants à l’horizon 2035, selon la Banque mondiale.
Énergie et infrastructures, catalyseurs bilatéraux
Le secteur énergétique reste la clef de voûte du futur partenariat. Rabat propose son expertise dans le solaire à concentration et l’éolien offshore, technologies éprouvées à Ouarzazate et Tarfaya, que la Société nationale d’électricité du Congo souhaite adapter au couloir venté de la côte atlantique. Sur le chapitre des infrastructures, l’enjeu est de connecter les plateformes portuaires marocaines de Tanger Med et Nador West Med aux corridors fluviaux du Congo, plutôt qu’à la seule façade atlantique. L’idée, signalée par des sources diplomatiques proches du dossier, est de fluidifier les chaînes logistiques Sud-Sud sans passer systématiquement par les hubs européens, créant ainsi un raccourci stratégique pour les exportateurs congolais de manganèse et de bois certifié.
Un panafricanisme pragmatique en action
Au-delà de la technicité des projets, la coopération maroco-congolaise s’inscrit dans une redéfinition du panafricanisme prônée par Mohammed VI : moins idéologique, plus économique et inclusive. L’implication conjointe dans la Commission Climat du Bassin du Congo ou encore l’appui au chantier du Gazoduc Atlantique reliant le Nigeria au Maroc, avec un embranchement potentiel vers le Congo, illustrent cette volonté de bâtir des infrastructures continentales à géométrie variable. Brazzaville y voit un moyen de sécuriser l’accès à un gaz moins carboné et de préparer la diversification post-pétrole de son économie. De leur côté, les diplomates marocains y lisent une consolidation de la stature africaine du Royaume, crédibilisée par l’appui d’une centaine d’États à l’initiative d’autonomie du Sahara (chiffres ONU, 2023).
Diplomatie économique : pragmatisme et constance
Le succès de cette feuille de route repose toutefois sur la capacité à mobiliser des instruments financiers adaptés. La Banque africaine de développement a déjà fléché une ligne de crédit de 120 millions de dollars pour des projets communs portant sur l’agro-industrie, tandis que l’Agence marocaine de coopération internationale prépare un guichet spécifique en faveur des PME congolaises innovantes. « Nous voulons éviter l’écueil des annonces généreuses non suivies d’effet », prévient un haut fonctionnaire congolais, rappelant que la moitié des protocoles signés lors de la dernière décennie n’ont pas atteint la phase de décaissement. Le réalisme budgétaire s’impose donc comme la meilleure garantie de crédibilité.
Perspectives stratégiques pour la Grande Commission
Les négociateurs tablent sur la signature, avant fin 2024, d’un accord-cadre quinquennal articulé autour de trois piliers : économie verte, intégration logistique et diplomatie scientifique. Cette approche vise à replacer la Grande Commission Mixte au cœur de la gouvernance bilatérale et à instaurer un suivi rigoureux des indicateurs d’impact. En toile de fond, Brazzaville et Rabat partagent une conviction : la stabilité politique que leur confère une gouvernance éprouvée constitue un atout pour attirer les investisseurs en quête de prévisibilité. À l’heure où les puissances émergentes renouvellent leurs appétits africains, l’axe Maroc-Congo entend démontrer qu’un partenariat Sud-Sud, s’il est méthodique, peut se transformer en levier partagé de prospérité et de souveraineté.
