La salle des commissions de l’Assemblée nationale congolaise a accueilli une voix que la communauté scientifique africaine connaît bien. La parasitologue Francine Ntoumi y a porté un message dépouillé d’artifices : sans recherche financée, pas de souveraineté.
L’audition s’est déroulée devant la Commission Éducation, Culture, Science et Technologie. L’échange a dépassé le simple exercice protocolaire pour interroger la place réelle de la science dans les choix budgétaires de la République du Congo.
Une audition qui réinterroge les priorités budgétaires
Les commissions parlementaires entendent rarement des chercheurs. Cette singularité donne à la séquence une portée particulière. En invitant la Pr Ntoumi, les élus reconnaissent implicitement que la science relève désormais d’un débat politique, et non d’un domaine réservé aux laboratoires.
La professeure a résumé son propos d’une formule limpide : « investir dans la science aujourd’hui, c’est protéger nos populations demain ». Derrière la phrase, une conviction tenace. La dépense scientifique se pense comme un placement, jamais comme un luxe différé.
Elle a réclamé « un engagement accru de l’État pour la recherche et la santé ». La demande paraît évidente sur le papier. Elle se heurte pourtant aux arbitrages d’un pays où les urgences sociales rivalisent en permanence pour des ressources limitées.
Pourquoi le législateur doit s’emparer de la recherche
L’intervention a articulé plusieurs raisons pour lesquelles les parlementaires gagneraient à s’impliquer dans ces matières. Aucune ne relève de l’abstraction. Toutes touchent au quotidien des citoyens congolais et à la trajectoire économique du pays.
La première tient à la santé des populations. Une recherche active permet d’anticiper les épidémies plutôt que de les subir. La deuxième concerne l’économie, car une nation qui produit ses propres connaissances réduit sa dépendance et crée de la valeur localement.
La troisième raison touche à la sécurité sanitaire. Les crises récentes ont rappelé combien la capacité à analyser, diagnostiquer et répondre vite conditionne la résilience d’un État. Sans expertise nationale, la réponse reste tributaire de l’extérieur.
Reste enfin la réponse aux besoins concrets des habitants. La recherche, lorsqu’elle est ancrée dans le territoire, traite les pathologies qui frappent réellement le pays. Le paludisme, spécialité de la chercheuse, en demeure l’exemple le plus parlant.
Le parcours d’une scientifique devenue référence
Le poids des mots de la Pr Ntoumi tient aussi à son itinéraire. Parasitologue spécialisée dans le paludisme, elle a bâti une carrière qui dépasse largement les frontières congolaises tout en restant attachée à son pays d’origine.
En 2008, elle fonde la Fondation Congolaise pour la Recherche Médicale. La structure incarne l’idée qu’un laboratoire d’envergure peut exister sur le sol national, sans attendre une délocalisation des compétences vers l’étranger.
Sa trajectoire compte une distinction rare. Entre 2007 et 2010, elle devient la première femme africaine à diriger le secrétariat de l’Initiative Multilatérale sur le paludisme. La fonction l’a installée au cœur de la lutte mondiale contre la maladie.
Plusieurs prix internationaux ont salué ses travaux. Cette reconnaissance extérieure renforce, à rebours, la pertinence de son plaidoyer interne. Une chercheuse écoutée ailleurs réclame d’abord qu’on l’entende chez elle.
Former la relève, un combat parallèle
L’engagement de la Pr Ntoumi ne s’arrête pas au laboratoire. Elle a créé une bourse scolaire destinée à encourager les jeunes filles congolaises vers les disciplines scientifiques. Le geste prolonge son discours sur le terrain de la formation.
Cette attention à la relève féminine n’a rien d’anecdotique. Elle vise une faille structurelle : la sous-représentation des femmes dans les sciences. Bâtir une recherche durable suppose d’élargir le vivier des talents dès l’école.
Un plaidoyer qui attend désormais des actes
L’audition referme une étape sans clore le sujet. Les élus ont entendu une argumentation construite, adossée à une légitimité scientifique difficilement contestable. La balle se trouve désormais dans le camp des décideurs publics.
Tout l’enjeu se résume à la conversion de l’intention en lignes budgétaires. Les discours sur la souveraineté sanitaire abondent. Leur traduction concrète, sous forme de financements pérennes, reste l’épreuve de vérité que la Pr Ntoumi appelle de ses vœux.
