Brazzaville : un volant au service de la santé
Au cœur des artères bouillonnantes de Brazzaville, vingt taxis arborent un autocollant bleu ciel : le badge « ambassadeur Taxi Bomoyi ». Ces chauffeurs, honorés par l’association Marcher, courir pour la cause, prouvent qu’un volant peut aussi sauver des vies.
Leur récompense paraît modeste – une carte carburant Total de 15 000 francs CFA – mais son symbole résonne fort dans une capitale où le diabète progresse silencieusement. Les taxis deviennent ainsi relais de prévention, s’adressant chaque jour à des dizaines de passagers.
Derrière l’initiative se profile un constat partagé par le ministère de la Santé : plus d’un Congolais adulte sur dix serait désormais concerné par l’hyperglycémie, selon la dernière enquête STEPS pilotée avec l’Organisation mondiale de la santé en 2022.
Des chauffeurs promus ambassadeurs de santé publique
Pendant deux semaines, 347 conducteurs ont reçu une fiche synthétique décrivant les symptômes, les facteurs de risque et les gestes préventifs. Chaque voyage devenait prétexte à un dialogue de trois minutes, souvent ponctué d’anecdotes familiales, pour briser les tabous entourant la maladie.
« Je rappelle aux passagers qu’un contrôle glycémique annuel coûte moins qu’une réparation de boîte de vitesse », sourit Isaac Mbengui, la casquette vissée sur la tête. Selon lui, cette pédagogie de proximité frappe les esprits mieux qu’une affiche collée sur un mur d’hôpital.
L’association a compilé les retours via un numéro WhatsApp dédié : plus de 5 600 messages, dont certains venant de marchés périphériques, attestent de la viralité du bouche-à-oreille. Les femmes, premières gestionnaires de la santé familiale, représentent la moitié des interlocutrices.
Une campagne alignée sur les priorités nationales
Le Plan national de développement sanitaire 2022-2026 insiste sur l’approche communautaire pour contrer les maladies non transmissibles. En mobilisant les transporteurs, Marcher, courir pour la cause s’aligne sur cette doctrine et complète les dépistages dans les centres intégrés.
Le docteur Jean-Marc Boukaka, endocrinologue au CHU de Brazzaville, salue « une ingénierie sociale propre à nos réalités urbaines ». Il rappelle que la majorité des admissions pour complications diabétiques survient après des années d’ignorance, faute de messages audibles dans l’espace public.
Le ministère, par la voix du directeur de la prévention, promet d’inclure les guildes de mototaxi et les coopératives de bus dans une seconde phase prévue dès avril. Objectif affiché : toucher 500 000 usagers d’ici à la prochaine Journée mondiale du diabète.
Partenariat public-privé, un modèle congolais
La campagne repose sur un jeu d’alliances inédites. TotalEnergies fournit les cartes carburant, un assureur local couvre la prise en charge hospitalière des chauffeurs testés positifs et la plateforme fintech FlashPay suit les trajets via un QR Code collé sur le pare-brise.
« Nous voulons démontrer que la responsabilité sociétale d’entreprise peut se conjuguer avec le gain économique », avance Princia Oponguy, cheffe de projet. L’entreprise pétrolière y voit aussi un moyen de fidéliser une clientèle de chauffeurs qui consomme en moyenne 80 litres par semaine.
Pour les syndicats, l’opération sert par ailleurs de laboratoire à la professionnalisation du secteur. La Fédération des taxis urbains rêve d’un label qualité associant formation à la sécurité routière, assurance santé et conditions contractuelles clarifiées, afin d’améliorer l’image de la profession.
Témoignages des conducteurs et retours de terrain
Sur l’esplanade du stade Marché Total, les lauréats posent, gilet vert fluo sur chemise, un pouce levé. Certains racontent avoir découvert leur propre glycémie à l’occasion d’un dépistage mobile installé non loin du parc à taxis de Diata.
« Je n’imaginais pas être à risque, je bois rarement du soda », confie Joël Nyomadzala, 32 ans. Orienté vers le centre de référence, il bénéficie désormais d’un suivi trimestriel et d’une prise en charge de 70 % de ses bandelettes, via le partenaire assureur.
Les passagers, eux, partagent vidéos et selfies sur les réseaux sociaux, créant un effet viral. La page Facebook de la campagne dépasse les 12 000 abonnés, preuve qu’une narration positive de la santé peut émerger hors des vecteurs institutionnels classiques.
Le point économique : carburant et compétitivité
À 15 000 FCFA, la dotation couvre environ deux jours de carburant. Un coup de pouce jugé stratégique par l’économiste Alain Oba, qui y voit « un mécanisme incitatif à coût maîtrisé ». Dans un contexte de fluctuations pétrolières, chaque litre subventionné améliore la marge quotidienne.
À retenir : les prochains défis contre le diabète
Si le projet a suscité l’enthousiasme, ses promoteurs savent que le défi demeure gigantesque : l’urbanisation accélérée, l’alimentation transformée et la sédentarité font progresser le diabète de type 2 partout en Afrique centrale. La vigilance devra donc rester permanente.
Un comité d’évaluation, associant chercheurs de l’Université Marien-Ngouabi et statisticiens de l’INSP, présentera en juillet un premier rapport d’impact. Les variables suivies incluent le nombre de dépistages déclenchés, l’évolution de la connaissance des facteurs de risque et la baisse anticipée des hospitalisations.
En attendant, les vrombissements jaunes et verts des taxis de Brazzaville continuent de porter le message : une simple conversation peut retarder l’apparition d’une maladie chronique. Un modeste rappel que la santé publique, ici, se construit souvent au détour d’un trajet quotidien.
