Pendant que les chiffres de la croissance s’affichaient au vert en Afrique centrale, l’économie réelle, elle, restait curieusement immobile. Une thèse récente met enfin un nom sur ce paradoxe que beaucoup observaient sans le formuler.
Une soutenance qui interpelle l’Afrique centrale
Le 8 mai 2026, Alfred Romuald Nguya Poaty a soutenu sa thèse de doctorat en sciences économiques à l’Université Marien-Ngouabi de Brazzaville. Ses travaux ont été menés au sein du Laboratoire de Recherches en Économie et Gestion de l’établissement.
L’intitulé, « Les effets de la croissance économique sur la transformation structurelle dans la zone CEMAC », pose d’emblée une question dérangeante. Pourquoi une région qui affiche des taux de croissance respectables peine-t-elle à changer la nature même de son économie ?
Le jury a tranché en faveur du candidat. La mention « Très honorable » est venue saluer un travail dirigé par le professeur Antoine Ngakosso et présidé par Pierre-Alexandre Kopp, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Le paradoxe d’une émergence qui se dérobe
Au cœur du raisonnement figure un constat tenace. Depuis le début des années 2000, plusieurs États d’Afrique centrale ont affiché des ambitions d’émergence et ont enregistré une croissance soutenue. Pourtant, le tissu productif n’a guère bougé.
Le chercheur le résume sans détour : la croissance n’a pas accouché d’une véritable transformation structurelle. Les courbes montaient, mais les fondations économiques demeuraient les mêmes, prisonnières d’anciens schémas hérités de la rente.
Deux indicateurs traduisent crûment cette inertie. Le secteur manufacturier ne pèse qu’environ 10 % de l’activité régionale. Quant à l’alimentation, la zone reste dépendante des importations pour 60 à 80 % de ses besoins selon les pays.
Cette dépendance n’a rien d’anecdotique. Elle expose les populations aux soubresauts des marchés extérieurs et fragilise des économies qui peinent à fabriquer ce qu’elles consomment, malgré des décennies de discours sur la diversification.
Quand les chiffres masquent l’absence de mouvement
L’analyse statistique couvre les dynamiques économiques observées entre 2000 et 2020. Sur cette période de deux décennies, le travail de modélisation aboutit à une formule qui résume l’ensemble de la démonstration.
« La croissance économique exerce un effet positif mais statistiquement non significatif sur la transformation structurelle » dans la sous-région. Autrement dit, la corrélation existe, mais elle est trop faible pour produire le basculement espéré par les planificateurs.
Ce résultat invite à relativiser le culte du point de pourcentage. Une croissance, même régulière, ne suffit pas à elle seule à industrialiser un pays ni à le sortir d’un modèle extractif lorsque les conditions de fond ne sont pas réunies.
L’institution, ce levier que l’on néglige
La thèse désigne un facteur décisif, souvent relégué au second plan dans les débats budgétaires. La qualité institutionnelle apparaît comme l’élément fondamental qui détermine si une croissance se traduit, ou non, par des changements économiques durables.
Le message est limpide. Sans institutions solides, prévisibles et inclusives, la richesse produite se dissipe ou se concentre, sans irriguer l’appareil productif. La gouvernance n’est pas un supplément d’âme, elle est la condition même de la transformation.
Une feuille de route pour rompre avec l’inertie
À ce diagnostic, le chercheur adjoint une série d’orientations stratégiques. La première concerne le renforcement des institutions inclusives, considérées comme la pierre angulaire de tout changement de trajectoire dans la zone.
Vient ensuite un investissement substantiel dans le capital humain, gage de productivité future, couplé à une modernisation des infrastructures énergétiques et de transport. Sans énergie fiable ni logistique efficace, aucune industrialisation sérieuse ne tient.
Le soutien aux petites et moyennes entreprises figure également parmi les priorités, aux côtés de politiques industrielles actives. Il s’agit de réorienter l’appareil productif vers la fabrication locale plutôt que vers la seule exportation de matières brutes.
Le travail plaide aussi pour une meilleure orientation des investissements directs étrangers. L’enjeu n’est pas seulement d’attirer des capitaux, mais de les diriger vers des secteurs créateurs de valeur ajoutée durable sur le territoire.
Enfin, l’intégration régionale et des politiques commerciales protectrices des industries locales complètent le tableau. La CEMAC y trouverait l’occasion de transformer son marché commun en véritable moteur de production partagée.
Un signal venu de l’université congolaise
Au-delà de son auteur, cette soutenance illustre la vitalité de la recherche économique brazzavilloise. Elle offre aux décideurs un cadre d’analyse rigoureux, loin des incantations habituelles sur l’émergence et la diversification tant promises.
Reste à savoir si ces conclusions trouveront un écho au-delà des murs de l’amphithéâtre. Car le véritable enjeu, désormais, se joue dans la capacité des États de la sous-région à faire de la qualité institutionnelle une priorité concrète.
