Sélection du Congo : genèse d’un choix stratégique
Brazzaville a engrangé, le 22 juillet, une visibilité inédite lorsque l’ambassadeur Enrico Nunziata a confirmé que le Congo servirait de laboratoire au plan Mattei pour l’Afrique, vaste stratégie italienne destinée à irriguer le continent de capital-risque et de compétences numériques.
Le choix intrigue autant qu’il rassure : malgré un marché intérieur limité, le Congo dispose d’infrastructures télécoms modernes et d’une administration déterminée à soutenir l’entrepreneuriat technologique, conditions que Rome juge cruciales pour déployer son programme de soutien à 500 000 start-up africaines.
Le mémorandum d’entente signé à Rome le 19 juin ancre l’initiative dans cinq axes : éducation, santé, agriculture, climat et gouvernance, avec une focalisation transversale sur le numérique, perçu comme levier principal d’inclusion et de diversification économique.
En filigrane, les diplomates voient dans cette coopération un prolongement de la relation historique entre Brazzaville et Rome, nourrie par la présence de sociétés italiennes dans l’énergie et les travaux publics, mais désormais élargie à l’économie de la connaissance.
Plan Mattei : diplomatie de l’innovation
Lancé fin 2023 par la présidente du Conseil Giorgia Meloni, le plan Mattei prétend rééquilibrer les partenariats euro-africains en plaçant « l’écoute des besoins locaux » avant l’aide conditionnelle, selon les termes d’un conseiller du Palazzo Chigi.
Pour convaincre, Rome mobilise la Cassa Depositi e Prestiti, l’Agence Italiana per la Cooperazione et un réseau d’incubateurs privés, évoquant une enveloppe initiale de cinq milliards d’euros dédiée aux infrastructures numériques et aux fonds d’amorçage.
Le Congo, pays pilote, servira de vitrine aux bailleurs multilatéraux que l’Italie souhaite rallier, notamment la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, intéressées par l’approche « start-up first ».
Un responsable de l’Union africaine, sous couvert d’anonymat, observe que l’originalité du plan réside dans le couplage financement-formation, souvent dissocié dans les programmes traditionnels de développement.
Écosystème congolais et conditions de succès
Au-delà de la communication, l’effet d’entraînement dépendra de la capacité des start-up locales à accéder aux fonds de mise sur le marché, estimés à 50 000 dollars par projet au stade initial, selon le cabinet Data241 spécialisé dans l’innovation d’Afrique centrale.
Le ministère des Postes, Télécommunications et Économie numérique envisage la création d’un guichet unique qui regrouperait formalités fiscales, propriété intellectuelle et accès à la commande publique, afin de réduire à quinze jours le délai moyen d’enregistrement d’une jeune entreprise.
Pour rassurer les investisseurs, Brazzaville a confirmé la digitalisation totale du registre du commerce à horizon 2025, ainsi que la mise en place d’une chambre de règlement des différends inspirée du modèle rwandais.
Selon l’économiste Liliane Ndinga, l’enjeu premier reste toutefois l’accès à l’électricité, indispensable aux datacenters et à la fabrication locale de solutions IoT ; le gouvernement promet d’atteindre 85 % de couverture urbaine grâce au barrage de Sounda-Gazelle.
Capital humain : un pacte jeunesse-formation
La dimension formation, pilotée par l’université Denis-Sassou-Nguesso à Kintélé et le Politecnico di Milano, prévoit des cursus conjoints en cybersécurité, agritech et télémédecine, avec des modules massifs en ligne ouverts aux lycées techniques de tout le pays.
Une première cohorte de cent étudiants bénéficiera, dès janvier, de bourses italiennes couvrant frais pédagogiques et stages en entreprise ; l’objectif est de former mille talents d’ici 2027 pour consolider la base de compétences locales.
« Il ne s’agit pas d’importer une solution clé en main ; nous voulons co-construire avec les jeunes Congolais », insiste l’ingénieur Marco Cellini, chargé du programme pour l’agence italienne de coopération.
Les incubateurs locaux, tels que Buro & Co à Pointe-Noire, seront associés à une plateforme de mentorat animée par des entrepreneurs de la diaspora, dans l’idée de créer des chaînes de valeur régionales plutôt que de simples filiales de grands groupes.
Perspectives régionales et gouvernance partenariale
Si l’expérience congolaise réussit, un déploiement vers le Cameroun et la République démocratique du Congo est envisagé avant 2026, afin de structurer un corridor numérique d’Afrique centrale capable d’attirer capitaux et talents répartis le long du fleuve.
Pour l’instant, le gouvernement congolais table sur une multiplication par trois du nombre de start-up enregistrées, aujourd’hui estimées à trois cents, et anticipe la création de dix mille emplois qualifiés en cinq ans.
Des discussions sont déjà avancées avec les opérateurs de téléphonie mobile pour qu’une part de leurs obligations de service universel finance des concours d’innovation sectorielle, cristallisant ainsi un modèle de partenariat public-privé applaudi par l’Organisation internationale de la francophonie.
Enfin, les experts soulignent que la valeur symbolique d’un programme touchant potentiellement un demi-million d’entreprises dépasse le seul volet économique : elle inscrit le Congo dans une narration proactive d’Afrique créatrice, capable d’orienter le discours global sur la transition numérique.
Les prochains mois serviront donc de test grandeur nature pour cette diplomatie de l’innovation.
