À Brazzaville, une organisation panafricaine entend peser sur la prochaine élection à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie. Sa cible : la reconduction de Louise Mushikiwabo, qu’elle juge contraire à l’esprit même de l’institution.
Brazzaville hausse le ton contre une reconduction
Le 10 avril, le Consortium panafricain pour la paix (CPP) a réaffirmé son opposition à la candidature de Louise Mushikiwabo, actuelle secrétaire générale de l’OIF, pour un troisième mandat à la tête de l’organisation.
La prise de parole, tenue dans la capitale congolaise, s’inscrit dans une séquence diplomatique sensible. Le CPP, ONG à vocation panafricaine, dit vouloir alerter sur la cohérence interne d’une institution censée incarner le partage du français.
L’organisation ne se contente pas d’un désaccord de circonstance. Elle articule une critique de fond, mêlant questions linguistiques, bilan de gouvernance et lecture géopolitique du soutien apporté par Paris.
Une candidature jugée incompatible avec la Charte
Pour le CPP, le maintien de la secrétaire générale heurte les fondements affichés de l’OIF. « Le maintien de Mme Louise Mushikiwabo pour un troisième mandat à la tête de l’OIF est incompatible avec la quasi-totalité des valeurs défendues par l’organisation », avance son coordonnateur.
Le Dr Ernest Nounga Djomo cite « la démocratie, la paix, la justice, le respect des droits de l’homme, des libertés individuelles, la solidarité, la prévention des conflits ». Il y ajoute « le socle même de l’organisation qu’est le partage de la langue française ».
L’argument se veut institutionnel autant que symbolique. En convoquant la Charte de la francophonie, le consortium déplace le débat du seul terrain des personnes vers celui des principes que l’OIF revendique de longue date.
Le paradoxe linguistique rwandais en toile de fond
Au cœur du raisonnement figure une décision venue de Kigali. Le CPP rappelle que le Rwanda, pays d’origine de la secrétaire générale, a fait le choix de l’anglais comme langue officielle, au détriment du français.
Ce paradoxe nourrit la contestation. Comment, interroge en substance l’organisation, justifier qu’une responsable issue d’un État ayant tourné la page du français pilote l’institution qui en fait sa raison d’être ?
La question dépasse la simple polémique. Elle touche à la crédibilité d’un projet francophone confronté, sur le continent, à la concurrence d’autres aires linguistiques et à des recompositions diplomatiques rapides.
Le bilan sur les droits humains en question
Au-delà de la langue, le CPP conteste la gestion même du mandat en cours. Selon son coordonnateur, le bilan de Mme Mushikiwabo sur la liberté de la presse et les droits humains contredit les engagements démocratiques de la Charte.
Cette critique vise le fonctionnement quotidien de l’organisation. Elle suggère un écart entre les principes proclamés et leur traduction concrète dans l’action menée à la tête de l’OIF ces dernières années.
En liant gouvernance interne et exigences démocratiques, le consortium tente de transformer une opposition militante en un dossier d’évaluation. L’enjeu, pour lui, est de rendre la reconduction politiquement coûteuse.
La position de Paris sous le regard panafricain
Le rôle de la France n’échappe pas à cette analyse. Le Dr Nounga Djomo estime que le soutien français à la candidature serait perçu comme « un retour de la francophonie de triste mémoire ».
La formule est lourde de sous-entendus. Elle renvoie à une mémoire postcoloniale encore vive, où l’influence de Paris dans les institutions francophones reste scrutée avec méfiance par une partie des opinions africaines.
Pour un acteur se réclamant du panafricanisme, l’argument est central. Il transforme une élection technique en révélateur des rapports entre l’ancienne puissance coloniale et les États du continent.
Un acteur de la société civile en quête d’écho continental
Le CPP n’est pas un poids lourd diplomatique, mais il revendique une présence dans près de quinze pays africains. Cette implantation lui sert d’appui pour porter sa contestation au-delà des frontières congolaises.
Son intervention illustre la place croissante de la société civile dans des débats longtemps réservés aux chancelleries. En s’invitant sur le terrain de la gouvernance francophone, l’ONG cherche à élargir le cercle des voix qui comptent.
Reste à mesurer la portée réelle de cette opposition. La désignation à la tête de l’OIF demeure un processus interétatique, où les équilibres entre capitales pèseront davantage que les communiqués. Mais le signal envoyé depuis Brazzaville confirme que la prochaine échéance ne se jouera pas sans débats.
