La pédagogie cède la place à la coercition réglementaire
En investissant Basile Jean-Claude Bazébi à la tête de l’Agence de régulation des transferts de fonds au cœur de l’été 2022, le gouvernement congolais avait affiché une volonté claire : faire sortir de la pénombre un secteur vital pour la bancarisation de masse. Deux ans de campagnes de sensibilisation ont suivi, ponctuées de réunions publiques et de webinaires consacrés aux obligations de déclaration. Le 24 juillet 2025, à la mairie de Moungali, le ton a changé. « Après la sensibilisation, l’heure de la répression a sonné », a prévenu le directeur général devant un parterre d’opérateurs souvent encore ancrés dans l’informel.
Un tournant crucial pour la gouvernance financière nationale
Cette sévérité accrue s’inscrit dans l’objectif, fixé par le Plan national de développement 2022-2026, d’atteindre un taux de formalisation de 80 % des services financiers de proximité. Au-delà de la conformité, les pouvoirs publics entendent sécuriser un secteur où les volumes annuels frôlent, selon la direction générale du Trésor, les 600 milliards de francs CFA. La maîtrise des flux revêt également une dimension sécuritaire, la lutte contre le blanchiment et le financement des réseaux criminels restant une priorité régionale endossée par la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale.
Le socle juridique renforcé par la loi de finances 2025
Les articles 12, 13 et 13 bis nouveaux de la loi de finances 2025 dotent l’ARTF d’outils coercitifs inédits. Toute entité non enregistrée et non interconnectée à la plateforme nationale s’expose, dès la première infraction, à une amende pouvant atteindre 50 millions de francs CFA, voire à la fermeture définitive du point de service. Les dirigeants, qu’ils soient nationaux ou expatriés, se voient interdire l’activité à titre personnel. Au-delà de la sanction pécuniaire, la saisie des montants objets du délit complète l’arsenal, inscrivant la mesure dans la droite ligne des standards du Groupe d’action financière.
La formalisation, levier de compétitivité pour les opérateurs
À Moungali, plusieurs acteurs ont confessé, sous couvert d’anonymat, leur double appréhension. D’un côté, la crainte d’une pression fiscale accrue ; de l’autre, l’espoir d’une reconnaissance institutionnelle source de nouveaux partenariats bancaires. « La régulation ouvre la porte aux investisseurs internationaux qui exigent traçabilité et conformité », analyse Noëlla Mabanza, chercheuse en économie numérique à l’Université Marien Ngouabi. Dans un marché porté par la croissance démographique et l’essor des diasporas, la compétitivité passera inéluctablement par l’adoption de logiciels de reporting et le renforcement de la cybersécurité.
Un pari sur la confiance publique et la stabilité macroéconomique
En dotant l’ARTF d’un pouvoir répressif, l’État congolais fait le choix d’un cadre où la transparence prime sur la tolérance. Le gouvernement, soucieux de préserver l’équilibre macroéconomique en phase post-pandémique, compte sur la remontée en temps réel des statistiques pour affiner sa politique monétaire et sa stratégie de mobilisation fiscale. Le président Denis Sassou Nguesso, rappelait encore en juin lors du Forum sur l’économie numérique, que « la confiance dans les circuits financiers est un pilier de la souveraineté ».
Pour les usagers finaux, souvent éloignés des guichets bancaires traditionnels, la régulation promet une meilleure protection des dépôts et des tarifs plus lisibles. Reste à vérifier, dans les prochains mois, la capacité des petits opérateurs à absorber le coût de la mise en conformité sans répercuter intégralement la charge sur des populations à faibles revenus.
Perspectives: vers une régulation inclusive et évolutive
L’ARTF entame désormais une phase de contrôles inopinés, avec pour ambition de dresser, d’ici à la fin de l’année, un registre exhaustif des points de vente. Si la fermeté est de mise, l’agence laisse ouverte la possibilité d’un accompagnement technique et d’une période de grâce graduée pour les opérateurs de petite taille qui démontrent leur volonté d’adhésion. Le défi sera de conjuguer rigueur et pédagogie afin d’éviter une désintermédiation informelle qui priverait les ménages des zones rurales d’un service essentiel.
À moyen terme, l’intégration programmée des fintechs et des start-up spécialisées dans la blockchain pourrait transformer le paysage congolais des paiements. Les observateurs estiment que la réussite de cette régulation dépendra de la capacité de l’ARTF à s’adapter à l’innovation tout en maintenant la cohésion avec les objectifs souverains de stabilité financière.
