Enjeux d’une filière clé pour Brazzaville
Dans les ateliers de Makélékélé comme dans ceux de Poto-Poto, le même constat revient : le bois, matière première vitale des menuisiers et sculpteurs, se raréfie. Pourtant, le Congo demeure parmi les leaders africains de la production forestière, rappelle la Chambre de commerce.
Au Salon des métiers du bois, organisé le 11 août à Brazzaville, artisans, institutions et industriels ont débattu des causes et des solutions. Le sujet mobilise, car plus de cinquante mille emplois directs dépendent de cette filière largement ancrée dans l’économie informelle.
Témoignages d’artisans sur la pénurie de bois
Patrick Hubert Monampassi, dirigeant de l’atelier Meubles Monampassi, décrit « une course quotidienne pour dénicher des planches utilisables ». Faute d’accès direct aux scieries, il s’approvisionne désormais dans les quincailleries, à des tarifs qu’il juge « 30 % plus élevés qu’il y a deux ans ».
La sculptrice Gisèle Milandou confirme l’augmentation des coûts logistiques. Elle parcourt plus de 300 kilomètres jusqu’à son village natal pour trouver du bois de fer, qu’elle transporte ensuite par camion vers la capitale. « Le fret absorbe la moitié de ma marge », confie-t-elle.
Pour beaucoup d’ateliers familiaux, le premier impact est la réduction des volumes produits. Certains artisans ont substitué le bois massif par des panneaux reconstitués, moins nobles mais disponibles. D’autres retardent les commandes, au risque de perdre la clientèle des hôtels et institutions.
Facteurs structurels du déficit d’approvisionnement
Les observateurs identifient plusieurs causes. D’abord, l’exportation de grumes reste lucratif : près de 75 % de la production nationale quitte le pays sans transformation, selon les données 2022 du ministère de l’Économie forestière. L’offre locale en sciages s’en trouve mathématiquement réduite.
S’ajoute la contraction de la capacité industrielle. Certaines scieries de la Sangha ont ralenti leur cadence pour moderniser les lignes ou pour se conformer aux normes FSC, explique un cadre de la Fédération des industriels du bois. Cette transition transitoire pèse sur la disponibilité.
Les questions logistiques jouent enfin un rôle majeur. La RN2 et la voie ferrée CFCO, artères vitales entre les zones forestières du Nord et Brazzaville, connaissent des interruptions récurrentes lors des saisons des pluies. Les coûts de transport s’envolent, répercutés en aval sur les ateliers urbains.
Initiatives gouvernementales et partenariats privés
Les pouvoirs publics n’ignorent pas la problématique. En 2020, le gouvernement a lancé le Programme de développement des industries de transformation, avec des incitations fiscales pour les scieries locales. Le ministère annonce qu’une dizaine de nouvelles unités verront le jour d’ici fin 2024.
Le directeur de cabinet de l’Économie forestière assure que « l’objectif est de réserver au marché national au moins 40 % des sciages produits dans les concessions ». Une campagne de sensibilisation auprès des exploitants a commencé, en collaboration avec l’Union européenne et la BAD.
Parallèlement, la société portuaire publique GMG Logistics finalise un entrepôt tampon à Maloukou permettant de regrouper les sciages à prix préférentiel avant leur acheminement vers les menuisiers de la capitale. Le dispositif, testé depuis mai, a déjà livré cent vingt mètres cubes.
Potentiel socio-économique de l’artisanat du bois
Au-delà de la question de l’offre, les chercheurs soulignent l’importance sociale de la petite menuiserie. Selon une étude de l’Université Marien-Ngouabi, chaque atelier emploie en moyenne quatre jeunes sans diplôme et participe à l’apprentissage d’un métier à forte valeur culturelle.
La filière contribue aussi à la politique de diversification voulue par le Plan national de développement 2022-2026. En transformant localement le bois, le Congo augmente la valeur ajoutée intérieure et réduit sa dépendance aux hydrocarbures, rappelle l’économiste Brice Ntondo.
Pour les entreprises hôtelières, disposer d’un mobilier de style congolais renforce la chaîne de valeur touristique. Le groupe hôtelier Laïco affirme commander chaque année plus de mille chaises auprès des artisans de Brazzaville et de Pointe-Noire, « à condition que les délais soient tenus ».
Vers un modèle durable et inclusif
Les experts en foresterie insistent sur la gestion durable. Le Congo a déjà classé 13 millions d’hectares sous aménagement. L’enjeu, désormais, est de réserver certaines parcelles communautaires aux besoins des artisans, afin d’éviter la compétition frontale avec les marchés internationaux.
L’ONG Cercle vert propose la mise en place de contrats tripartites associant exploitants, État et coopératives d’artisans. Le modèle, testé au Cameroun voisin, garantit un volume annuel à prix social et incite les menuisiers à replanter des essences menacées autour de Brazzaville.
Pour Patrick Hubert Monampassi, la solution passera par « un dialogue permanent entre tous les maillons ». Les participants au Salon se sont accordés pour créer un comité mixte chargé de suivre les indicateurs d’approvisionnement et de formuler des recommandations à la prochaine édition en 2024.
Si les contraintes restent réelles, les perspectives d’une filière bois inclusive semblent prendre forme. Les décideurs y voient une chance de consolider l’emploi urbain, de promouvoir la culture matérielle congolaise et d’inscrire la croissance dans une trajectoire plus verte et plus résiliente.
L’Agence du numérique prépare une plateforme d’e-commerce qui reliera demain les ateliers à des clients étrangers, avec traçabilité et paiements sécurisés.
