Un auditorium en effervescence à Pointe-Noire
Sous l’immense voûte de l’auditorium du Port autonome de Pointe-Noire, plus de mille cinq cents voix retenaient leur souffle. Sur scène, les finalistes du concours d’éloquence « BE Genius » 2024 s’apprêtaient à convaincre la nation par la seule force des mots.
Le thème, « La responsabilité parentale pour éradiquer la délinquance juvénile », résonnait avec une acuité particulière dans un pays où la jeunesse représente plus de la moitié de la population et concentre de vastes attentes sociales, éducatives et économiques.
Portée par l’ONG éponyme, la compétition s’est hissée, en quatre éditions seulement, parmi les trois rendez-vous oratoires les plus suivis au monde, selon le compteur d’audience certifié installé le soir de l’ouverture, le 12 avril dernier.
Responsabilité parentale, fil rouge sociétal
Plus de cinq cents candidats, issus du primaire, du collège, du lycée, de l’université ou déjà engagés dans la vie active, ont suivi quatre mois d’ateliers intensifs mêlant diction, argumentation rationnelle et maîtrise émotionnelle, encadrés par d’anciens champions africains de débat.
Dans son allocution de bienvenue, le fondateur du projet, Géovil Solo, a rappelé que « l’éloquence est la victoire du courage sur le silence », louant une jeunesse qui refuse de laisser ses préoccupations sociétales au vestiaire et ose interroger les responsabilités parentales.
Le choix de l’angle parental s’explique, note-t-il, parce que l’apprentissage civique commence au sein du foyer bien avant les bancs d’école, pilier d’une vision gouvernementale misant sur la cellule familiale pour prévenir les dérives et préserver la cohésion nationale.
La maire de Pointe-Noire, Evelyne Tchitchelle, a prolongé l’analyse sociologique en soulignant que chaque acte de délinquance reflète un tissu relationnel distendu, puis évoquant la nécessité de renforcer les politiques publiques d’accompagnement des ménages, en complément d’initiatives citoyennes comme BE Genius.
Des voix juvéniles aux messages percutants
Sa conviction est partagée par Bélinda Ayessa, directrice générale du mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza, marraine de la soirée, pour qui « chaque enfant qu’on délaisse est un citoyen qu’on perd », formule empruntée à Victor Hugo mais terriblement actuelle.
Devant un public composite de diplomates, chefs d’entreprise et lycéens venus encourager leurs pairs, les orateurs ont alterné plaidoiries argumentées et envolées poétiques, rythmées par les applaudissements et une traduction simultanée en langue des signes, signe supplémentaire d’inclusion sociale.
Chez les plus jeunes, la petite Tina Bassenga Fiellot a conquis le jury en décrivant, avec une innocence incisive, un quotidien où les écrans remplacent trop souvent le dialogue parental, appelant à « rallumer la lampe des discussions familiales avant qu’elle ne s’éteigne ».
Au niveau collège, Best Miradie Mfoutou a choisi la forme du réquisitoire, pointant l’absence paternelle comme l’un des vecteurs de la violence de rue, tandis que Kati Muessi Muana Mpemba, sacrée pour les lycées, a exposé l’éthique de l’exemple dans un style presque académique.
La catégorie universitaire a consacré Elvina Othoud, auteur d’une démonstration inspirée sur la socialisation anticipatrice, devant Rubene Nzaou et Samuela Apembet, qui ont respectivement interrogé les politiques de la ville et le rôle de la diaspora dans la transmission de valeurs.
Ancrage institutionnel et ambitions régionales
Pour la sociologue Agnès Itoua, membre du jury, l’édition 2024 représente « un observatoire grandeur nature des discours de la jeunesse congolaise sur la famille », complémentaire, dit-elle, des enquêtes ménages menées par l’Institut national de la statistique.
Les organisateurs ambitionnent désormais d’exporter le format vers la sous-région, avec des escales prévues à Libreville et Kinshasa d’ici 2026, tout en consolidant les partenariats existants avec le ministère congolais de la Jeunesse et de l’Éducation civique.
Le financement du concours repose pour moitié sur le mécénat d’entreprises parapétrolières établies dans la ville océane et pour moitié sur la billetterie, modèle mixte qui offre, selon le trésorier de l’ONG, « une autonomie financière gage de liberté éditoriale et pédagogique ».
Au-delà de l’émulation oratoire, BE Genius se positionne comme un dispositif de prévention, orientant les lauréats vers des programmes de mentorat, des stages en institutions publiques et un suivi psychologique si nécessaire, articulation concrète entre parole performative et action sociale.
Un levier aligné sur les priorités nationales
Cette synergie rejoint la feuille de route nationale en faveur de la jeunesse, régulièrement rappelée par le président Denis Sassou Nguesso, qui insiste sur la formation de citoyens responsables et la valorisation des talents comme vecteurs de stabilité et de croissance partagée.
À l’issue de la soirée, plusieurs diplomates se sont dits impressionnés par la maturité des propos entendus ; l’ambassadeur d’un pays nordique a confié qu’il proposerait d’intégrer certaines prestations dans un forum sur les politiques familiales prévu à Brazzaville à l’automne.
En donnant voix aux aspirations collectives et en replaçant la famille au centre du récit national, BE Genius a démontré que l’éloquence peut être, sinon une solution unique, du moins un levier puissant pour cultiver l’engagement civique et prévenir la délinquance juvénile.
Rendez-vous est pris pour la cinquième édition, annoncée sur le thème de l’entrepreneuriat social. Les organisateurs espèrent y attirer des orateurs de toute l’Afrique centrale, confirmant la vocation d’un événement qui allie fierté congolaise et ouverture internationale.
