Moufilou lance le prototype d’inclusion
Le village de Moufilou, niché dans le district forestier de Mayéyé, s’est transformé en laboratoire social, le 5 septembre, lorsque la ministre Irène Marie-Cécile Mboukou-Kimbatsa y a inauguré la phase pilote d’un programme dédié à l’inclusion socio-économique des populations autochtones.
Sous la grande halle communale, entourée d’élus locaux et d’une délégation canadienne, la ministre a rappelé que les autochtones représentent plus de 90 % des 3 500 habitants de Moufilou, justifiant ainsi le choix d’un territoire où les disparités sociales restent criantes malgré la richesse environnementale alentour.
Telema, levier financier et social
Financé par un reliquat de 2,4 milliards FCFA du projet Telema, le pilote s’étendra sur douze à quatorze mois et combinera transferts monétaires, formations professionnelles et microcrédits orientés vers l’agriculture vivrière, l’artisanat forestier et les services de proximité, trois filières identifiées comme rapidement créatrices de revenus.
« Nous voulons disposer d’un modèle reproductible, capable d’accompagner chaque famille autochtone vers l’autonomie », a expliqué Irène Mboukou-Kimbatsa, soulignant que Telema finance également l’actualisation du registre social unique, indispensable pour suivre l’impact des mesures et adapter, à terme, les allocations de ressources publiques.
Un cadre juridique pionnier en Afrique
Le Congo reste le premier État d’Afrique à s’être doté, en 2011, d’une loi protégeant explicitement les droits des peuples autochtones. Ce texte garantit l’accès à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à l’état civil, tout en sanctionnant la discrimination jusque dans l’espace coutumier.
Onze ans plus tard, l’adoption de plusieurs décrets d’application puis, en 2023, la création d’un Indicateur national d’inclusion ont consolidé ce socle. Le pilote de Moufilou s’inscrit dans cette continuité normative, en la traduisant pour la première fois dans des activités économiques mesurables.
Enjeux éducatifs et sanitaires prioritaires
Parmi les urgences identifiées, l’accès à l’école domine. À Moufilou, seul un tiers des enfants autochtones termine le cycle primaire. Le plan prévoit la distribution de kits scolaires, la réfection d’une salle de classe et la création d’un service mobile d’état civil pour réduire le non-enregistrement des naissances.
Sur le front sanitaire, une unité de soins intégrés sera adossée au dispensaire forestier voisin. Vaccinations itinérantes, suivi nutritionnel et sensibilisation au paludisme complèteront le dispositif. Le ministère espère réduire de 20 % la prévalence du retard de croissance infantile d’ici la fin de l’expérimentation.
Perspectives économiques locales
La mairie table sur la création d’une trentaine de micro-entreprises dans la transformation du manioc, la vannerie et le petit élevage. Le Programme alimentaire mondial, partenaire technique, achètera une partie des productions pour ses cantines scolaires, assurant des débouchés immédiats et un effet multiplicateur sur le revenu des ménages.
Des coopératives mixtes, autochtones et bantoues, seront encouragées, afin de réduire les clivages historiques. Un fonds rotatif doté de 100 millions FCFA, géré par la mutuelle rurale Tamu, offrira des prêts à taux zéro pour l’achat d’outils agro-écologiques, conditionnés à des pratiques respectueuses de la forêt.
Les services de la Chambre de commerce de Sibiti assureront l’accompagnement administratif, depuis l’immatriculation jusqu’à l’accès aux marchés publics départementaux. Le gouverneur Léon-Rudy Mavoungou voit dans cette synergie « un pas décisif vers l’intégration économique des peuples autochtones et la diversification de la base productive régionale ».
Diplomatie verte et écho international
Le lancement intervient quatre mois après le premier Congrès mondial des peuples autochtones des bassins forestiers, accueilli à Brazzaville et conclu par la Déclaration de Brazzaville, désormais document de référence dans les cercles onusiens sur le climat. Le projet de Moufilou sert ainsi de vitrine aux engagements pris.
Les experts canadiens du Centre d’étude autochtone Okanagan, associés à la phase pilote, voient dans le dispositif congolais un « prototype exportable » vers d’autres pays forestiers. Ils accompagneront la mise en place d’indicateurs sensibles au genre pour mieux capter la situation des femmes autochtones dans la chaîne de valeur.
À retenir
Le pilote de Moufilou conjugue transferts sociaux, micro-crédits, services publics de base et renforcement juridique. Il s’appuie sur Telema pour son financement, sur la loi de 2011 pour son cadre et sur la Déclaration de Brazzaville pour son rayonnement international, positionnant le Congo comme pionnier régional.
Si l’évaluation prévue pour fin 2024 confirme les objectifs, le ministère ambitionne de déployer le modèle dans vingt autres localités forestières, touchant potentiellement 150 000 bénéficiaires. Le défi sera de mobiliser les 18 milliards FCFA nécessaires, tout en maintenant la participation active des communautés dans la gouvernance du programme.
Le point éco
La maîtrise du risque environnemental figure aussi au tableau. Les pratiques agro-forestières promues limitent la déforestation et valorisent les produits non ligneux, alignant inclusion sociale et objectif climatique, tout en ouvrant au Congo l’accès aux marchés du crédit carbone en plein essor dans le Golfe de Guinée.
