Une campagne à haute valeur symbolique
En lançant depuis Santiago une tournée latino-américaine, le ministre d’État Pierre Mabiala est entré dans la phase décisive de la campagne en faveur de Firmin Édouard Matoko, candidat du Congo-Brazzaville au poste de directeur général de l’Unesco. Objectif : transformer l’estime diplomatique en votes.
Initiée quelques jours après la conférence de presse de Brazzaville placée sous le slogan « Le choix du Congo, le choix de l’expérience », la mission répond à la volonté du président Denis Sassou Nguesso de promouvoir un profil africain aguerri tout en ouvrant de nouveaux couloirs de coopération.
Un profil technique plébiscité
Ancien sous-directeur général de l’Unesco chargé de l’Afrique, Firmin Édouard Matoko capitalise deux décennies d’action au sein de l’agence basée à Paris. Les diplomates latino-américains interrogés soulignent sa connaissance des processus budgétaires et son aptitude à concilier attentes des membres donateurs et priorités du Sud.
À Brazzaville, ses soutiens insistent sur sa capacité à faire converger les initiatives du Pôle Éducation 2030 de l’Union africaine et les programmes phares de l’Unesco, en particulier sur le numérique éducatif et la préservation des langues. Deux chantiers auxquels l’Amérique latine accorde également une forte sensibilité.
Le Chili, pivot andin de la tournée
Lundi 8 septembre, dans les salons sobres de la cancillería à Santiago, Pierre Mabiala a remis à la vice-ministre Gloria de la Fuente une lettre personnelle du président Sassou Nguesso destinée à son homologue Gabriel Boric. Le geste symbolise un désir de relation au plus haut niveau.
Le diplomate chilien Carlos Moran Leon, directeur des questions Afrique et Moyen-Orient, salue « une candidature d’ouverture reflétant la modernité africaine ». Pour Santiago, un vote favorable pourrait faciliter des consultations sur le climat entre le bassin du Congo et la cordillère des Andes.
Dans la foulée, l’éventualité d’ouvrir un consulat du Congo à Valparaíso et un représentant chilien à Pointe-Noire a surgi. Cette hypothèse, non datée pour l’instant, serait couplée à un programme d’échanges universitaires axé sur la gestion portuaire et les industries créatives.
Cap sur Asunción et Buenos Aires
Après Santiago, la délégation mettra le cap sur Asunción où les discussions porteront sur la consolidation des réseaux d’opinion au sein du groupe électoral latino-caribéen de l’Unesco. Le Paraguay, hôte d’un bureau régional de l’organisation, est considéré comme un multiplicateur d’influence auprès des petits États insulaires.
À Buenos Aires, dernière étape annoncée, Pierre Mabiala rencontrera la chancelière Diana Mondino pour évoquer un partenariat triangulaire Argentine-Congo-Unesco sur la bio-économie forestière. L’idée est d’adosser les financements climatiques mobilisés autour du Gran Chaco à la valorisation durable de la forêt congolaise.
Selon une source proche du ministère argentin des Affaires étrangères, la proposition comprendrait l’envoi de chercheurs congolais à l’institut de Bariloche et l’accueil d’ingénieurs argentins à l’université Marien-Ngouabi. Cet échange scientifique pourrait servir de vitrine à la candidature lors des derniers mois de la campagne.
Les ressorts d’une diplomatie proactive
Pour Brazzaville, la tournée sud-américaine illustre la recherche d’alliances transversales capables de dépasser les clivages traditionnels Nord-Sud. En s’adressant à des pays émergents porteurs d’une forte identité culturelle, le Congo mise sur la réciprocité : soutien électoral contre ouverture économique et dialogue scientifique.
L’approche est conforme à la feuille de route du Plan national de développement 2022-2026 qui identifie la diplomatie économique comme accélérateur de diversification. Les secteurs bois, énergies renouvelables et industries créatives, mis en avant durant les audiences, correspondent aux priorités d’investissement à court terme fixées par le gouvernement.
Le point institutionnel
Le prochain directeur général de l’Unesco sera élu en novembre 2025 par le Conseil exécutif puis confirmé par la Conférence générale. Le processus, ultra-politique, se joue bien avant le scrutin officiel, chaque État membre disposant d’une voix. Les alliances régionales forment donc la clé de voûte.
D’après les calculs des observateurs, l’Amérique latine détient neuf sièges au Conseil exécutif, contre huit pour l’Afrique. Obtenir un accord croisé permettrait à Brazzaville de partir en pole position tout en faisant de la candidature Matoko un vecteur de solidarités Sud-Sud auparavant dispersées.
À retenir
En trois escales, la délégation congolaise cherche à garantir un socle de voix, mais aussi à tisser des corridors de coopération tangibles. Consulats, bourses de mobilité, projets forestiers : autant de promesses qui ancrent l’exercice électoral dans un agenda concret et mesurable.
Regards d’experts
Pour le politologue chilien Patricio Navia, la démarche congolaise « montre que l’Afrique ne se contente plus de chercher des soutiens en Europe ». De son côté, la chercheuse congolaise Ornella Rossia estime que « ces partenariats Sud-Sud sont en phase avec l’esprit originel de l’Unesco ».
Reste désormais à transformer les sympathies en bulletins lors des consultations formelles du Conseil exécutif. Pierre Mabiala et son équipe ont jusqu’au printemps 2025 pour convertir la promesse andine en un alignement plus large, avant de rallier d’autres capitales clés en Asie et en Europe.
