Bangui, vitrine d’une diplomatie centrale
Sous un soleil éclatant, les avenues de Bangui ont résonné deux jours durant des sirènes d’escorte et des hymnes nationaux. Les six chefs d’État de la CEMAC – Cameroun, Centrafrique, Congo-Brazzaville, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad – y tenaient une session extraordinaire hautement symbolique.
L’enjeu dépassait la simple rotation protocolaire. Après la conjoncture pandémique et les tensions sur les matières premières, la sous-région devait afficher unité et ambition. Faustin-Archange Touadéra, hôte du sommet, a rappelé que « notre espace commun peut aider le monde à renouer avec la croissance » grâce à l’abondance de ses ressources.
Passation de flambeau en fanfare
Au terme de la cérémonie, le président centrafricain a remis à Denis Sassou-Nguesso un drapeau jaune frappé de l’emblème communal. Les salves de canon ont souligné le poids politique d’un dirigeant qui, fort de ses quatorze ans d’expérience au sein de la Conférence des chefs d’État, connaît chaque dossier de l’institution.
Le nouveau président en exercice a salué « l’engagement panafricaniste d’une génération déterminée à faire tomber les frontières administratives ». Dans l’assistance, diplomates et opérateurs économiques voyaient déjà se dessiner une feuille de route axée sur la fluidité des échanges et la consolidation macroéconomique.
Un mandat sous le sceau de l’intégration
La première priorité consiste à transformer la libre circulation, souvent proclamée, en réalité tangible. Bien que les passeports biométriques CEMAC soient techniquement opérationnels, plusieurs postes-frontières réclament encore des visas. Un calendrier contraignant, validé à Bangui, prévoit l’harmonisation des régimes migratoires d’ici fin 2024.
Les opérateurs logistiques espèrent ainsi réduire de moitié les temps de transit Douala-Bangui ou Pointe-Noire-Libreville. Selon la Banque de développement d’Afrique centrale, chaque journée gagnée sur la chaîne d’approvisionnement pourrait injecter 0,1 point de PIB supplémentaire dans la sous-région.
Diversifier pour résister aux chocs
Les États CEMAC demeurent dépendants du pétrole, du bois et du manganèse, exposant leurs finances publiques aux turbulences internationales. À Bangui, Denis Sassou-Nguesso a insisté sur « l’urgence de créer des chaînes de valeur locales dans l’agro-industrie, le numérique et les énergies renouvelables ».
Le Congo-Brazzaville défend notamment un corridor industriel sur l’axe Pointe-Noire-Dolisie-Brazzaville, assorti d’interconnexions ferroviaires vers le Gabon et la Centrafrique. L’idée : mailler les bassins de production et faciliter la transformation sur place du cacao, du caoutchouc ou de la biomasse forestière.
Stabilité macroéconomique : le rôle clé de la BEAC
La Banque des États d’Afrique centrale poursuit un resserrement prudent de sa politique monétaire pour contenir l’inflation importée. Les réserves de change, retombées à trois mois d’importations fin 2022, sont remontées à quatre mois au deuxième trimestre 2023 grâce à la remontée des cours du brut.
Le comité ministériel de l’Union monétaire a validé le maintien du franc CFA arrimé à l’euro, tout en accélérant les discussions sur la future monnaie numérique régionale. Cette dernière pourrait fluidifier les paiements intra-CEMAC, où moins de 7 % des transactions sont aujourd’hui réglées en instruments locaux.
Sécurité régionale, préalable au développement
La persistance des poches d’instabilité, du bassin du lac Tchad à la frontière centrafricano-soudanaise, pèse sur la crédibilité des corridors économiques. Les dirigeants ont renouvelé leur appui à la Force multinationale mixte et ont réactivé le mécanisme de renseignements partagés piloté depuis Yaoundé.
Pour Brazzaville, l’enjeu est double : sécuriser le trafic fluvial sur l’Oubangui et contenir les flux de groupes armés susceptibles de déstabiliser le Nord-Congo. Un fonds de 50 millions de dollars, doté par la Banque africaine de développement, financera des patrouilles conjointes et des systèmes de surveillance électronique.
La diplomatie du climat et du fleuve
Autre axe fort : la valorisation du capital environnemental que représentent la forêt du bassin du Congo et les tourbières du fleuve. Sassou-Nguesso a réaffirmé le rôle du Fonds bleu pour le climat, instrument lancé à Brazzaville en 2017 et soutenu par l’Italie, la Norvège et la BAD.
En marge du sommet, un mémorandum d’entente a été signé avec TotalEnergies pour lancer un marché carbone régional. Objectif : monétiser jusqu’à 30 millions de tonnes d’équivalents CO2 d’ici 2030 et financer des projets d’électrification rurale, d’agroforesterie et de mobilité durable.
À retenir
Le sommet de Bangui confirme la volonté des dirigeants d’Afrique centrale de parler d’une seule voix sur la scène continentale et mondiale. La passation de témoin entre Touadéra et Sassou-Nguesso clôt un cycle et en ouvre un nouveau, centré sur l’intégration concrète et la diversification des économies.
Le point juridique/éco
Les chefs d’État ont mandaté la Commission CEMAC pour harmoniser les codes des investissements, renforcer l’arbitrage OHADA et actualiser la réglementation des changes. Ces instruments doivent attirer des partenariats public-privé et crédibiliser la zone face aux bailleurs, alors que 55 % de la dette publique est détenue par des acteurs extérieurs.
