Un phénomène aux multiples visages
À Brazzaville, le mot « décrochage » résonne comme une alarme silencieuse : des centaines d’élèves, parfois excellents, quittent l’école avant le baccalauréat, minés par la précarité ou la violence urbaine. Derrière chaque départ, des trajectoires familiales et économiques complexes se croisent.
Selon les dernières données de la Direction générale des statistiques, plus d’un élève congolais sur dix abandonne le secondaire. Au-delà de la perte individuelle, la nation se prive de compétences indispensables à la diversification économique voulue par le Plan national de développement.
Une étude pionnière conduite à Brazzaville
Le 12 septembre, l’Université Marien-Ngouabi a mis en lumière ces réalités lors de la soutenance du mémoire de master de Reine Mervine Gankama. Sous la houlette du Pr Rufin-Willy Mantsie, la jeune économiste a interrogé 202 collégiens et lycéens issus des neuf arrondissements de la capitale.
L’analyse, nourrie de modèles économétriques, lui a valu la mention Très bien et les félicitations du jury présidé par Samba Bruno. « Notre ambition était de quantifier un malaise souvent commenté mais rarement mesuré », confie-t-elle, soulignant que la méthode conforte les perceptions de terrain.
Enseignements clés du mémoire
Premier constat : le niveau d’instruction du père agit comme un puissant prédicteur de la persévérance scolaire avant le lycée. « Quand un parent montre l’exemple, l’effort semble naturel », résume la chercheuse, chiffres à l’appui.
Deuxième évidence : la qualité de l’alimentation pèse lourd. Un petit-déjeuner absent ou un dîner incertain sabotent la concentration et l’assiduité. Là où des cantines existent, les taux d’abandon chutent de façon nette, confirme le traitement statistique.
Enfin, l’exposition à l’insécurité et à la délinquance juvénile redouble le risque de décrochage. Les élèves vivant dans des quartiers où les rondes policières sont moins fréquentes signalent un sentiment d’inquiétude permanent qui les détourne des manuels.
Regards croisés d’experts congolais
Pour Didier Ibara, sociologue de l’éducation, l’intérêt du travail réside dans la hiérarchisation des causes. « On sort du discours général pour poser un diagnostic chiffré qui éclaire l’action publique », observe-t-il.
Le pédagogue Pierre-Lucien Ngatsé salue la portée citoyenne de la recherche : « Mettre des chiffres sur la pauvreté alimentaire ou le rôle paternel motive les communautés à agir. Le texte parle aux parents autant qu’aux administrateurs ».
Du côté du ministère de l’Enseignement préscolaire, primaire, secondaire et de l’Alphabétisation, on indique suivre le dossier. Un conseiller technique rappelle que « la Stratégie sectorielle 2022-2031 fait déjà du maintien à l’école une priorité, et les données de Mme Gankama alimenteront nos indicateurs ».
Des pistes d’action pour les pouvoirs publics
L’auteure recommande l’implantation de cantines scolaires dans les zones défavorisées, finance-able via des partenariats public-privé intégrant les producteurs locaux de manioc et de poisson. Ainsi, la chaîne de valeur agricole bénéficierait aussi des retombées éducatives.
Autre levier : des bourses ciblées pour les élèves à risque, gérées par les mairies d’arrondissement afin de réduire les lourdeurs administratives. Cette décentralisation irait dans le sens des réformes de gouvernance soutenues par les partenaires techniques internationaux.
La chercheuse insiste enfin sur la responsabilité parentale. Des programmes de sensibilisation, animés par des associations de quartier et soutenus par les directions départementales, pourraient rappeler que l’encadrement domestique constitue une partie essentielle du contrat scolaire.
Vers un agenda de recherche renforcé
Le jury suggère d’étendre l’enquête aux zones rurales où d’autres variables, telles que l’éloignement géographique ou la demande saisonnière de main-d’œuvre agricole, pourraient s’avérer décisives. Une bourse nationale de doctorat permettrait d’enrichir la connaissance du phénomène à l’échelle du pays.
Reine Mervine Gankama se dit prête à poursuivre : « Les chiffres livrent une photographie ; il faut désormais filmer l’évolution. Je souhaite analyser l’efficacité des cantines et des bourses après leur mise en place ».
En valorisant la rigueur scientifique et un regard empathique, ce mémoire démontre que la recherche congolaise peut nourrir des politiques publiques ambitieuses et pragmatiques. Il ouvre une conversation féconde entre université, administration et société civile autour d’un objectif commun : garder chaque enfant sur le chemin de l’avenir.
