Chapo
Portée sur les fonts baptismaux en 2018, la Zone de libre-échange continentale africaine promettait de métamorphoser la carte commerciale du continent. Quatre ans après son entrée en vigueur, enthousiasme et doutes se mêlent, entre progrès institutionnels, réalités de terrain et retour des réflexes protectionnistes.
Un marché de 1,3 milliard d’habitants à concrétiser
Avec 54 États signataires, la ZLECAf couvre théoriquement un marché de 1,3 milliard de consommateurs et un PIB agrégé de 3400 milliards de dollars. Les projections de la CEA évoquent un bond de 52 % du commerce intra-africain à l’horizon 2035.
Cependant, comme le rappelle le banquier du développement Mohamed Hamidouch, « la rue africaine ne sent pas encore la ZLECA ». Dans bien des capitales, importateurs et camionneurs continuent de remplir les mêmes documents que la veille de l’accord.
Des avancées institutionnelles tangibles
Un secrétariat permanent installé à Accra, un protocole sur l’investissement signé à Lusaka, et le lancement du Système panafricain de paiement (PAPSS) constituent les jalons les plus visibles. Vingt-neuf États ont déjà déposé leurs offres tarifaires couvrant 90 % des lignes douanières.
L’Union africaine annonce également la création d’un observatoire sur les barrières non tarifaires. Selon Rivo Ratsimandresy, patron du RDE, « cette instance permettra d’objectiver les goulots d’étranglement et d’émettre des alertes rapides, à la manière du mécanisme européen ».
Le commerce informel, colonne vertébrale occulte
Paradoxalement, l’intégration africaine prospère déjà sur les pistes secondaires. Les flux informels atteignent 2,5 milliards de dollars par an entre Kinshasa et Brazzaville, 3,5 milliards sur la zone Nigeria-Cameroun-Niger-Tchad et 15 milliards sur le corridor Abidjan-Accra.
Ces échanges nourrissent l’emploi, stabilisent les prix et testent en temps réel la demande régionale. Ils révèlent aussi l’écart entre la norme juridique et la pratique. Tant que ces réseaux resteront périphériques, la ZLECAf peinera à élargir la base productive.
Nationalismes économiques et barrières non tarifaires
De Lagos à Nairobi, la pandémie et la guerre en Ukraine ont ravivé les réflexes de souveraineté. De nombreux gouvernements, soucieux de sécurité alimentaire, réintroduisent licences d’importation, quotas ou dérogations temporaires, compliquant la promesse d’un tarif extérieur quasi nul sur 90 % des produits.
À ces mesures s’ajoutent la bureaucratie portuaire, l’insuffisance des routes et le coût du fret. La Banque mondiale estime que le temps moyen de dédouanement d’un conteneur en Afrique subsaharienne dépasse toujours huit jours, soit quatre fois la moyenne d’Asie de l’Est.
Focus Congo-Brazzaville : optimiser la position charnière
Situé au carrefour du Golfe de Guinée et du bassin du Congo, le pays mise sur le port en eaux profondes de Pointe-Noire et sur la modernisation du corridor rail-route Pointe-Noire–Brazzaville–Bangui-Ndjamena pour convertir la ZLECAf en levier de diversification.
Selon le ministère congolais du Commerce, l’ouverture progressive de 92 % des lignes tarifaires pourrait accroître de 20 % les exportations de produits transformés à l’horizon 2027, notamment dans le bois, l’agroalimentaire et les matériaux de construction.
Le gouvernement travaille aussi avec la Banque africaine de développement pour finaliser un guichet unique électronique. Objectif déclaré : réduire de moitié les délais de transit entre Pointe-Noire et Oyo, renforcer la traçabilité et instiller la confiance chez les opérateurs privés.
À retenir
La ZLECAf repose sur trois piliers : réduction tarifaire, normes communes et facilitation logistique. Sur chacun, les progrès varient. Les tarifs baissent plus vite que les formalités, tandis que la convergence réglementaire reste freinée par la faiblesse des agences nationales de normalisation.
Les petites et moyennes entreprises, qui génèrent 80 % des emplois du continent, demeurent sous-informées. Pourtant, elles sont les premières à franchir les frontières avec des cargaisons mixtes de café, de pièces détachées ou de cosmétiques, souvent sans garantie de paiement.
Le point éco
D’après la Commission économique pour l’Afrique, la mise en œuvre intégrale de la ZLECAf pourrait générer 450 milliards de dollars de revenus supplémentaires et sortir 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté. La moitié des gains viendrait de la simplification des procédures non tarifaires.
Le Fonds monétaire africain, encore en gestation, est pressenti pour soutenir les pays aux recettes douanières en baisse. Ses premières simulations tablent sur un mécanisme de compensation plafonné à 0,3 % du PIB national sur une période de trois ans.
À Brazzaville, des économistes soulignent l’intérêt de coupler cette enveloppe à des réformes fiscales axées sur la TVA numérique et l’élargissement de l’assiette foncière, afin de ne pas creuser le déficit tout en soutenant la compétitivité industrielle.
Perspectives
L’année 2024 sera décisive : le sommet de Kigali devrait annoncer la date des premières transactions commerciales pleinement conformes au protocole sur les règles d’origine. Les acteurs privés réclament un calendrier clair, faute de quoi la dynamique pourrait s’essouffler.
Mais l’histoire du commerce africain montre une capacité de rebond singulière. En dotant enfin la ZLECAf d’indicateurs de performance lisibles, en associant le commerce informel et en renforçant les corridors stratégiques, le continent peut encore transformer l’essai et bâtir un marché unifié solide.
Fort de sa stabilité politique, le Congo-Brazzaville entend faciliter les ultimes négociations entre divers blocs régionaux majeurs africains.
