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    Société

    La voix d’or des Bantous s’éteint à Brazzaville

    De Arsène Pembe20 septembre 20255 Mins de Lecture
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    Brazzaville pleure un maestro

    Un silence particulier a enveloppé les studios de Bacongo lorsque la nouvelle est tombée: Toussaint Essous, chanteur ténor et cofondateur des Bantous de la capitale, s’est éteint le 31 août 2025 au CHU-Brazzaville, emporté par une longue maladie.

    Son nom civil, Toussaint Bouesse, résonnait moins que son timbre clair, mais les deux renvoyaient à la même passion: magnifier la rumba congolaise et offrir au Congo-Brazzaville un vecteur d’unité au-delà des turbulences politiques ou économiques.

    Un monument de la rumba congolaise

    Né en 1935 dans le quartier Poto-Poto, Essous découvre la clarinette puis le chant aux offices dominicaux. Très vite, ses envolées polyphoniques attirent Joseph Kabasele, alias Grand Kallé, qui l’invite en studio à Léopoldville, l’actuelle Kinshasa, en pleine effervescence sonore.

    De retour à Brazzaville en 1959, il codirige Les Bantous avec Jean-Serge Essous, Dessous, Nino Malapet et d’autres pionniers. Le groupe deviendra l’emblème sonore de l’indépendance proclamée en août 1960, mariant cuivres afro-cubains et rythmiques bantoues.

    Entre Brazzaville et Kinshasa, la double influence

    La rive droite du fleuve Congo vibrait déjà des sonorités de l’African Jazz, tandis que la rive gauche cultivait une identité brassée par les fanfares militaires. Essous a su circuler entre ces mondes, faisant dialoguer langues, guitares, percussions et histoires partagées.

    Sous ses airs modestes, il fut aussi un passeur politique, invité à chanter lors des conférences nationales, des célébrations diplomatiques CEMAC et des congés présidentiels. Sa voix, sans slogan ni pamphlet, affirmait l’appartenance à une même nation riche de pluralité.

    Des tournées mondiales au patrimoine immatériel

    Dans les années soixante-dix, Les Bantous multiplient les tournées: Festival panafricain d’Alger, Olympia de Paris, stades d’Abidjan et de Lagos. Essous y défendait la rumba comme un idiome universel, capable d’épouser salsa, jazz, calypso ou zouk antillais.

    Cette exposition internationale a pesé dans la reconnaissance, en 2021, de la rumba congolaise au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Le ministère de la Culture rappelait alors le rôle fondateur d’Essous, saluant la « créativité inlassable des artisans de la modernité musicale ».

    Le legs culturel et la formation des jeunes

    Plus discret ces dernières années, le chanteur visitait pourtant chaque trimestre l’Institut national des arts, donnant cours magistral et conseils pratiques. « Il insistait toujours sur la discipline, l’oreille et l’humilité », rapporte la doctorante Sylvie Safou, auteure d’une thèse sur la polyrythmie congolaise.

    Ses archives personnelles, composées de carnets d’arrangements manuscrits et de bandes analogiques, doivent intégrer le futur Centre national de la rumba à Bacongo. Les techniciens du ministère prévoient une numérisation complète afin de faciliter l’accès aux chercheurs et aux lycéens.

    Regards croisés d’experts et de proches

    Pour l’ethnomusicologue camerounais Jacques Éwondo, Essous incarne « la jonction harmonique entre la rumba ancestrale et la pop globalisée ». Le critique note la capacité du chanteur à actualiser ses mélodies sans sacrifier l’identité linguistique ni la structure call-and-response typique.

    Rosalie Bouesso, nièce du défunt, souligne la dimension familiale du groupe. « À la maison, on répétait a capella avant chaque grande date, comme au Casino de Paris en 1989 », se souvient-elle, émue. La transmission domestique complétait la rigueur scénique, consolidant l’esprit collectif.

    À retenir

    La disparition d’Essous intervient alors que le secteur musical renoue avec les concerts post-pandémie. Elle rappelle l’urgence de préserver les vétérans, de sécuriser leurs droits voisins et de doter les salles brazzavilloises d’équipements d’enregistrement aux standards internationaux.

    Le point économique d’un héritage musical

    Selon le cabinet AfriStat, la rumba génère 2,3 % du PIB culturel congolais, soit environ 18 milliards de francs CFA. Les reproductions analogiques représentent encore un tiers de ces revenus, preuve de l’attachement du public aux sonorités originales popularisées par Essous.

    Le ministère du Tourisme planche sur un circuit « Rumba Patrimoine » reliant Brazzaville, Pointe-Noire et Owando. Les musées privés et bars-studios devraient ainsi capter près de cinquante mille visiteurs annuels supplémentaires, selon la Chambre de commerce, dynamisant l’artisanat local.

    Une fondation Essous, annoncée par la famille, facilitera bourses d’études, micro-crédits pour lutherie locale et résidences d’artistes. Les premiers financements, issus d’un partenariat public-privé, sont attendus d’ici fin 2026, conformément aux orientations du Plan national de développement culturel.

    Vers un adieu en musique

    La veillée officielle se déroulera au Palais des congrès, en présence de membres du gouvernement, de délégations CEMAC et de milliers d’admirateurs. Plusieurs voix féminines, de Tatiana Krau à Charlotte Dipanda, entonneront une rumba liturgique préparée spécialement pour l’hommage.

    Comme un trait d’union, la régie sonore diffusera « Merci bapesaka », succès de 1968 que l’artiste réservait pour ses rappels. Le morceau, sobre et jubilatoire, résume la trajectoire d’Essous: gratitude vis-à-vis du public et inlassable joie de créer ensemble.

    Au-delà de la perte individuelle, le Congo-Brazzaville conserve l’écho d’une voix qui aura accompagné soixante ans d’histoire nationale. En l’honneur d’Essous, le pays se promet déjà de chanter plus fort, afin que la rumba continue d’éclairer berges et esprits.

    CHU Brazzaville Les Bantous de la capitale Patrimoine immatériel Rumba congolaise Toussaint Essous
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