Brazzaville et l’enjeu des brevets
Dans une salle pleine de jeunes entrepreneurs, le directeur général de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, Denis Loukou Bohoussou, a dressé un constat simple : sur le continent, à commencer par Brazzaville, trop peu d’innovations deviennent des brevets faute de moyens pour s’offrir cette protection.
Le sujet, abordé lors de la 65ᵉ session du Conseil d’administration de l’OAPI, touchait au cœur de la stratégie de diversification économique congolaise : sans titres de propriété clairs, les ideas ne franchissent pas le seuil des laboratoires ou des ateliers domestiques.
Le ministère congolais du Développement industriel, conduit par Antoine Nicéphore Thomas Fylla de Saint-Eudes, voit pourtant dans l’innovation locale un moteur d’emplois et d’exportations non extractives, à condition de sécuriser juridiquement les créations et d’accompagner les porteurs de projets jusqu’au marché.
OAPI propose un bouclier financier
Pour répondre à la question du coût, l’OAPI expérimente depuis cette année un fonds de subvention couvrant les frais de dépôt de brevet et les annuités pendant les premières années, période critique où la trésorerie des jeunes pousses reste souvent nulle.
« L’aide ne suffit pas si elle n’est pas associée à un mentorat technique et commercial », prévient Bohoussou, qui cite l’ouverture de douze incubateurs labellisés dans l’espace OAPI et l’arrivée d’accélérateurs capables de connecter les lauréats aux fonds de capital-risque africains.
Le programme, testé à Yaoundé puis étendu à Douala et Abidjan, doit être décliné à Brazzaville au premier semestre 2024 ; des négociations sont engagées avec le Trésor et l’Agence de développement de l’économie numérique pour abonder un guichet dédié aux créateurs congolais.
Un écosystème privé en mutation
Du côté des entreprises, Nancy Chenard, secrétaire générale exécutive de l’Unicongo, pointe d’autres verrous : lacunes de formation, faiblesse des services de valorisation dans les universités et rareté des spécialistes capables de rédiger un dossier de brevet conforme aux standards internationaux.
Elle rappelle que le Congo compte à ce jour moins de cent dépôts actifs auprès de l’OAPI, très loin des pays maghrébins ou de l’Afrique du Sud, et que la majorité émane de filiales de groupes étrangers, non d’innovateurs nationaux.
Un récent baromètre de l’Institut national des statistiques souligne pourtant que la population congolaise, majoritairement jeune, se montre créative : un tiers des diplômés du supérieur déclare avoir lancé un service numérique ou une petite production artisanale depuis 2020, souvent sans cadre juridique.
Financement innovant, la clé manquante
Le panel des ministres tchadien et malien, Guibolo Fanga Mathieu et Moussa Alassane Diallo, converge : le modèle bancaire classique, adossé aux bilans certifiés et aux garanties réelles, laisse de côté 80 % des PME d’Afrique centrale, principalement informelles.
Plusieurs pistes émergent : plateformes de financement participatif contrôlées par les autorités monétaires, fonds d’amorçage publics-privés et contrats d’achat public innovant permettant à l’État de commander des prototypes locaux, façon d’injecter de la trésorerie sans renoncer à la rigueur budgétaire.
La Banque de développement des États de l’Afrique centrale étudie un mécanisme de garantie régionale à hauteur de 100 millions d’euros pour couvrir le risque technologique et encourager les banques commerciales à prêter aux porteurs de brevets, selon une note interne consultée par notre rédaction.
Gouvernements et secteur privé, duo nécessaire
Les panélistes estiment que la coordination reste la pierre angulaire : sans feuille de route unifiée, les dispositifs se chevauchent et les budgets se diluent, alors que le succès d’un brevet nécessite un continuum allant de la recherche publique jusqu’à la distribution commerciale.
À Brazzaville, un comité interministériel devrait voir le jour début 2024 ; il rassemblera industrie, finances, enseignement supérieur et économie numérique afin d’orienter les subventions, agréer les incubateurs et publier un tableau de bord trimestriel des indicateurs de propriété intellectuelle.
Le secteur privé, réuni autour d’Unicongo, prépare de son côté un « passeport innovation », carnet numérique attestant de la viabilité technique, financière et environnementale d’un projet, pensé pour rassurer les investisseurs étrangers et réduire les délais de due diligence.
À retenir
La combinaison d’un soutien financier ciblé, d’un accompagnement entrepreneurial et d’un cadre réglementaire agile constitue la triple condition identifiée par l’OAPI et ses partenaires pour que les brevets congolais ne restent plus dans les cartons mais s’inscrivent dans les bilans nationaux.
Le point éco
Selon l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, chaque brevet commercialisé génère en moyenne dix emplois directs et un chiffre d’affaires annuel de 250 millions de francs CFA ; le potentiel pour l’économie congolaise, si elle atteignait 300 brevets actifs, dépasserait 75 milliards.
Au-delà des chiffres, les acteurs rappellent que la maîtrise des droits de propriété ouvre l’accès aux chaînes de valeur régionales, condition pour exporter des logiciels de paiement mobile ou des biopesticides issus de la forêt. L’enjeu dépasse la simple formalité administrative : il touche à la souveraineté économique.
