Enjeux énergétiques africains
Dans un contexte mondial tendu par la guerre en Ukraine et la réorganisation des flux d’hydrocarbures, l’Afrique apparaît plus que jamais comme un pilier de sécurité énergétique pour l’Europe. Au cœur de cet équilibre, Eni mise sur le gaz naturel pour concilier croissance et décarbonation.
Cette stratégie s’incarne dans la figure de Claudio Descalzi, patron du groupe depuis 2014. Fidèle à la vision de son fondateur Enrico Mattei, le dirigeant milanais multiplie les investissements au sud du Sahara, tout en sécurisant les approvisionnements européens par des contrats de long terme.
Descalzi, un parcours forgé sur le terrain
Entré chez Eni en 1981 comme ingénieur pétrolier, Descalzi a bâti sa légitimité sur les puits du delta du Niger, les plate-formes libyennes et les champs du golfe de Guinée. « Le terrain apprend l’humilité et la patience », confie-t-il régulièrement aux jeunes ingénieurs.
Cette expérience pratique s’est doublée d’un réseau politique tissé au fil de missions diplomatiques discrètes. Membre de la Table ronde européenne pour l’industrie et cofondateur de l’Oil and Gas Climate Initiative, il dialogue d’égal à égal avec chefs d’État et régulateurs.
Le pari gazier : de Zohr à Congo LNG
Le tournant majeur intervient en 2015 avec la découverte du gisement égyptien Zohr, qui repositionne la Méditerranée orientale sur la carte gazière. En moins de trois ans, le champ passe en production et réduit la facture énergétique du Caire tout en libérant des volumes pour l’export.
À Alger, Descalzi s’appuie sur une relation historique datant des années 1980 pour consolider des contrats long terme. Près de 9 milliards de dollars seront injectés dans les infrastructures algériennes et libyennes, faisant du corridor nord-africain un axe essentiel du plan Mattei voulu à Rome.
Mais c’est au Congo-Brazzaville que la vision gazière atteint son expression la plus spectaculaire. Lancé en 2023 avec l’appui des autorités congolaises, le projet Congo LNG assemble deux usines flottantes, Tango et Nguya, pour valoriser le gaz associé des gisements offshore.
La première unité, Tango FLNG, produit depuis décembre 2023, tandis que Nguya FLNG triplera la capacité d’ici la fin de l’année pour atteindre trois millions de tonnes annuelles. Le gouvernement mise sur ces volumes pour sécuriser l’électrification nationale et renforcer la position régionale du pays.
En Côte d’Ivoire, la mise en production fulgurante du champ Baleine, moins de dix-neuf mois après sa découverte, démontre cette agilité. Le gisement, déjà neutre pour les émissions de scopes 1 et 2, devrait couvrir une partie significative de la demande d’Abidjan dès 2025.
Partenariats et diplomatie économique
Au-delà des hydrocarbures, Descalzi cultive une diplomatie de proximité. Il se rend régulièrement à Brazzaville, Luanda ou Abuja pour discuter en tête-à-tête avec les chefs de l’exécutif. « La confiance se gagne autour d’une table, pas dans les visioconférences », glisse un collaborateur.
Ce maillage politique se double d’alliances industrielles, à l’image d’Azule Energy en Angola, coentreprise créée avec BP. Avec 210 000 barils par jour, la nouvelle entité illustre la capacité d’Eni à mutualiser risques et capitaux tout en préservant l’autonomie des États hôtes.
Au Mozambique ou en Namibie, la firme maintient ses campagnes d’exploration malgré l’instabilité sécuritaire ou les aléas géologiques. Les analystes y voient la traduction d’une conviction : l’avenir de l’énergie passe par une diversité de bassins capable d’amortir les chocs géopolitiques.
Responsabilité sociale et empreinte locale
Convaincu que la licence sociale précède la rentabilité, Descalzi a lancé un programme panafricain de cuisson propre. En Angola, plus d’un demi-million d’habitants utilisent déjà les réchauds à haut rendement distribués par Eni, objectif deux millions à court terme, selon la direction locale.
Au Congo, les futurs revenus du GNL alimenteront un fonds dédié au développement communautaire, centré sur l’accès à l’eau et la santé maternelle. « Les projets industriels doivent générer un dividende sociétal visible », martèle le ministre des Hydrocarbures, saluant un partenariat qu’il juge équilibré.
En interne, l’entreprise affirme employer 80 % de personnels locaux sur ses sites africains et multiplie les bourses pour les filières géosciences. De Lomé à Port-Gentil, d’anciens stagiaires occupent désormais des postes de direction, signe tangible d’une politique RH ouverte aux talents.
Vers une transition maîtrisée
S’il défend ardemment le gaz, Descalzi ne néglige pas les renouvelables. Au Kenya, au Ghana et en Tunisie, Eni installe des fermes solaires destinées à alimenter l’industrie minière et l’agriculture irriguée. L’objectif affiché reste la neutralité carbone de l’entreprise à l’horizon 2050.
Les bio-carburants constituent l’autre pilier de cette transition. L’entreprise transforme d’anciennes raffineries italiennes en bioraffineries capables d’absorber des cultures oléagineuses africaines, ouvrant aux agriculteurs du delta du Congo de nouveaux débouchés à forte valeur ajoutée, tout en diversifiant les revenus d’exportation locaux.
Alors que l’Europe cherche des alternatives stables au gaz russe, la trajectoire de Descalzi rappelle qu’un partenariat gagnant-gagnant avec l’Afrique peut conjuguer sobriété carbone, souveraineté énergétique et croissance inclusive. Le PDG d’Eni entend poursuivre la route, convaincu que le continent en sera le moteur.
