Dernier salut au Palais des congrès
Brazzaville s’est recueillie le 1er octobre sous les dorures du Palais des congrès, où le cercueil de Jean Rigobert Bikindou reposait sous le drapeau tricolore. Devant ministres, diplomates et proches, le protocole militaire a rythmé un hommage d’État rarissime.
Le chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, a déposé une gerbe de fleurs, geste solennel confirmant la gratitude nationale envers cet homme de dossiers qui, du tourisme à l’urbanisme, a accompagné plusieurs cycles de modernisation du pays.
Un parcours au service du territoire
Né en 1937, formé dans les écoles d’ingénieurs de l’hexagone, Bikindou rejoint dès 1977 la direction du génie civil des travaux publics et ports, secteur clé pour un Congo qui mise alors sur la logistique fluviale et les routes bitumées.
Son sens de la planification le conduit plus tard à la tête des Travaux publics, puis au cabinet du Premier ministre Ange Édouard Poungui, où il cisèle les premiers schémas directeurs visant à contenir l’étalement urbain de Brazzaville.
Artisan de la coopération régionale
L’illustre disparu élargit son champ d’action en rejoignant la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies. Comme directeur du centre opérationnel Afrique centrale, il supervise la programmation d’infrastructures routières destinées à connecter le Cameroun, le Gabon et le Congo.
Cette expérience renforce sa conviction que l’intégration sous-régionale passe par des corridors fiables et écologiques, idée aujourd’hui reprise par la CEMAC dans ses projets de transport multimodal.
Au cœur de la cérémonie d’adieu
Devant la dépouille, le ministre Gilbert Mokoki, chargé du Contrôle d’État, a livré une oraison funèbre appuyée : « Toute sa vie, Jean Rigobert Bikindou a vécu en homme de valeurs, conscient de ses limites et attaché au travail productif », a-t-il rappelé.
À cinquante mètres, la chorale municipale de Makélékélé reprenait un cantique inspiré des psaumes, ponctuant une atmosphère où se mêlaient recueillement familial et reconnaissance nationale, à l’image d’un homme réputé pour son humilité.
À retenir : le message des officiels
Les autorités ont insisté sur la dimension éthique de son action. Pour la ministre de l’Urbanisme, Ingrid Olende, « Bikindou prouvait qu’un chantier réussit quand il est mis au service de la dignité humaine ». Le message fait mouche auprès des jeunes ingénieurs massés dans les travées.
Héritage pour les jeunes urbanistes
La faculté des sciences et techniques de l’université Marien-Ngouabi envisage d’attribuer le nom Jean Bikindou à son amphithéâtre principal. Objectif : encourager la recherche sur l’habitat social, domaine où le défunt lança plusieurs pilotes dans les années 1980.
Des bourses commémoratives, financées par un consortium d’entreprises du BTP, devraient suivre. Elles favoriseront l’éclosion d’expertises locales capables de répondre aux défis de l’étalement urbain et du changement climatique.
Le point juridique / éco : léguer la ville durable
Sur le plan réglementaire, l’ancien ministre avait soutenu la loi de 1992 instituant la planification participative, toujours citée comme base de l’urbanisme contemporain. Les juristes soulignent qu’elle impose aux communes des études d’impact dès cinquante logements.
Économiquement, ses plaidoyers ont conduit à l’abattement fiscal pour promoteurs intégrant l’assainissement collectif. Ce dispositif, maintenu par la loi de finances 2023, continue d’attirer des investissements, notamment dans le nouveau quartier Kintélé.
Vers une mémoire partagée
La municipalité du 8e arrondissement Madibou, lieu de l’inhumation, prévoit un parcours historique balisé retraçant la vie du défunt : maisons familiales, première école, chantier emblématique. Les habitants y voient une façon de réconcilier passé et projets urbains.
Dans son allocution, le maire Louis Batali a proposé qu’une édition annuelle des « Rencontres Bikindou » stimule le dialogue entre décideurs publics et société civile sur la ville inclusive, prolongeant l’esprit rassembleur de l’ingénieur.
Regards d’anciens collaborateurs
Pour Laurent Mabiala, ex-directeur de projet, « il avait une capacité rare à écouter les géomètres comme les riverains, avant de sortir un plan lisible en deux pages ». Cette méthode, aujourd’hui enseignée, rappelle l’importance de la proximité citoyenne.
Françoise Nzaba, ancienne stagiaire devenue cheffe d’agence, se souvient d’« un patron exigeant mais protecteur, répétant que le béton n’est rien sans la main qui le façonne ». Elle affirme que cette maxime guide encore sa pratique quotidienne.
Au terme d’une journée dense, le cortège s’est dispersé sous un soleil couchant. Dans la terre rouge de Madibou repose désormais un bâtisseur dont l’œuvre, loin des projecteurs, continue de résonner dans chaque maison sociale et chaque route départementale dessinées depuis quarante ans.
