Héritage sportif et mémoire nationale
Du sable rouge de Bacongo au gazon de Massamba-Débat, le ballon rond n’a jamais cessé de raconter l’histoire contemporaine du Congo-Brazzaville. Le livre Fantastique football congolais, rétrospective 1919-2000 vient offrir une fresque ample, nourrie de faits, d’images et de souvenirs.
Publié à Paris chez Acoria en 2017, l’ouvrage de 235 pages, préfacé par le doyen Sylvain Ntari-Bemba, se divise en deux mouvements limpides: genèse puis évolution. Kimina-Makumbu, figure légendaire de La Semaine Africaine, y déploie un style sobre, presque télégraphique, mais d’une précision d’archiviste.
Genèse d’un jeu longtemps mimé
Les premières lignes nous renvoient aux missionnaires, aux dockers et aux soldats coloniaux, premiers détenteurs de la «petite sphère de cuir». L’auteur montre comment, dès 1919, le mimétisme devient entraîneur improvisé, chaque geste étant copié, répété puis réinventé sur les plaines de Brazzaville.
Entre 1930 et 1950, la pratique se structure autour des patronages catholiques, des entreprises pétrolières et du mythique club La Gaité. Ces pionniers forgent les premières rivalités inter-quartiers et introduisent la notion d’entraînement collectif, prélude indispensable aux succès futurs décrits par l’auteur.
L’âge d’or, de Yaoundé 1972 à CARA 1974
Le récit bascule dans l’enthousiasme populaire dès les années 1950, façonnées par les dribbles de Mambéké-Boucher, surnommé «roi de la plaine». Cet avant-centre aux coups de chapeau spectaculaires annonce l’entrée du Congo sur la scène internationale qui se formalise après l’indépendance.
Kimina-Makumbu consacre de vibrantes pages à Boniface Massengo, le «Professeur». Vision du jeu, passes millimétrées, leadership discret: autant de qualités qui préfigurent le coup de tonnerre de Yaoundé 1972, première Coupe d’Afrique des nations remportée par les Diables Rouges.
Dans un style sobre, l’auteur restitue le suspense de la finale face au Mali, puis le défilé triomphal à Brazzaville. Cette victoire, rappelle-t-il, nourrit un sentiment d’unité nationale rare, au moment où le jeune État façonne ses institutions et consolide son rayonnement régional.
Deux ans plus tard, le CARA Brazzaville conquiert la Coupe d’Afrique des clubs champions. Kimina-Makumbu détaille les innovations tactiques introduites par l’entraîneur Aimé Brun, adepte précoce du 4-2-4 et du pressing. L’exploit installe définitivement le Congo dans la cartographie du football continental.
Reflux et renouveaux après 1980
Le livre ne masque toutefois pas le reflux observé à l’orée des années 1980. Manque d’infrastructures entretenues, exodes de talents, gestion financière parfois défaillante: autant de freins que l’auteur expose sans complaisance, tout en saluant les efforts de l’État pour soutenir les compétitions nationales.
La décennie 1990 voit poindre une nouvelle génération, nourrie des championnats scolaires et universitaires. Ntari-Bemba, dans sa préface, évoque des «princes charmants venus réveiller la balle au bois dormant». Kimina-Makumbu retrace leurs parcours, soulignant l’importance des partenariats avec les clubs de la sous-région CEMAC.
À retenir
À retenir: le livre démontre qu’aucune performance n’est isolée. Chaque apogée trouve sa source dans une chaîne d’instituteurs bénévoles, de décideurs publics convaincus et de mécènes éclairés. L’auteur insiste sur la continuité des politiques sportives comme condition sine qua non d’un retour durable au plus haut niveau.
Le point économique du ballon rond
Le point économique du ballon rond reste central. Kimina-Makumbu rappelle que le succès de 1972 avait dopé les recettes des stades, l’emploi artisanal autour des maillots et l’attractivité touristique du pays. Aujourd’hui encore, une bonne performance internationale stimule la consommation des ménages et l’image-marque nationale.
Les clubs phares, tout particulièrement l’Étoile du Congo et l’AC Léopards, s’organisent désormais comme de véritables PME. Budgets rationalisés, partenariats avec les entreprises pétrolières, recours aux centres de formation: ces leviers, esquissés par l’auteur, placent le Congo dans la dynamique de professionnalisation continentale.
Transmettre la mémoire sportive
Au-delà des chiffres, l’ouvrage interroge la transmission de la mémoire sportive. Les photographies, souvent inédites, offrent un miroir aux jeunes générations, fascinées par le destin de leurs aînés. Dans les lycées de Pointe-Noire, des lectures publiques sont déjà organisées pour nourrir cette filiation symbolique.
L’écrivain prend soin de contextualiser chaque anecdote par des repères sociopolitiques. Ainsi, le match CARA-Hafia de 1974 est mis en parallèle avec les réformes éducatives de l’époque, preuve qu’un grand club se construit aussi dans l’environnement institutionnel que favorisent les autorités congolaises.
Fulbert Kimina-Makumbu, témoin du siècle
Fulbert Kimina-Makumbu lui-même incarne cette symbiose. Né en 1939 dans le Pool, décoré en 2000 par le Comité national olympique, il a couvert plus de quarante-cinq ans d’actualité sportive. Sa plume, parfois attendrie, conserve la distance critique qui distingue la chronique de la simple nostalgie.
Disparu en 2012, le journaliste laisse un héritage que ce livre pérennise. En refermant l’ouvrage, le lecteur mesure l’épaisseur d’un siècle de compétition, de ferveur et de fraternité. Le football congolais apparaît moins comme un divertissement que comme un ciment identitaire partagé.
Une passion tournée vers l’avenir
Fantastique football congolais n’est donc pas seulement une rétrospective. C’est un appel à croire encore au pouvoir fédérateur du sport, à investir dans la jeunesse et à protéger les archives. Un livre-passerelle qui, par l’éclat du passé, éclaire résolument l’avenir du football national.
