Brazzaville face à son passé tourmenté
En déclarant, lors de la conférence de presse du 24 octobre 2025, que « les Congolais ont souvent la mémoire courte », le président Denis Sassou-Nguesso a rouvert un dossier sensible : la notion même de paix dans l’histoire politique du Congo.
La phrase a créé un électrochoc médiatique, tant elle oppose l’image de stabilité que revendique aujourd’hui Brazzaville à une chronique de violences fréquemment occultée dans le débat public.
Derrière la formule présidentielle, se profile un rappel : depuis la proclamation de la République le 28 novembre 1958, le Congo n’a cessé de conjuguer crises politiques, émeutes et ruptures institutionnelles, compromettant la construction sereine de l’État.
Crises fondatrices de 1958 à 1977
La première alerte survient dès l’année 1958 : crise politique, violences à Pointe-Noire, destructions et victimes jalonnent la proclamation de la République, posant d’emblée la question de la cohésion nationale.
Février 1959 confirme le malaise : des émeutes tribales meurtrières à Brazzaville font une centaine de morts et provoquent des déplacements internes, ébranlant la fragile architecture post-coloniale.
Les années 1960 n’apportent guère d’accalmie : émeutes d’août 1963, complots répétés, assassinats de hauts magistrats en 1965, puis démission contrainte d’Alphonse Massamba-Débat en 1968, le tout sur fond de répression et de rivalités idéologiques.
Assassinat de Ngouabi et décennie charnière
Le 18 mars 1977 marque un nouveau seuil : le président Marien Ngouabi est assassiné dans son palais, déclenchant une série d’exécutions dont celles d’un ancien chef de l’État et d’un prélat, signes d’une militarisation croissante du champ politique.
Le Comité militaire du parti qui prend alors les commandes affirme restaurer l’ordre, mais l’enchaînement des coups d’État manqués de 1970 et 1972 confirme la fragilité de l’équilibre national.
Paradoxalement, la décennie 1979-1991 offre un répit relatif ; cependant, cette parenthèse n’efface ni les cicatrices antérieures ni la tension sous-jacente entre forces politiques et aspirations citoyennes.
Guerres civiles des années 1990 et 1997
La première guerre civile, de 1993 à 1994, bouleverse le pays nouvellement engagé dans la démocratisation, rappelant que la violence reste un paramètre politique redoutable.
La déflagration de juin-octobre 1997 entraîne un changement de pouvoir et plonge plusieurs régions dans les combats, avant que des violences ponctuelles n’éclatent dans le Pool en 1998 puis dans le Niari en 1999.
Pour le président, cette chronologie justifie une vigilance constante : maintenir la paix passe d’abord par la reconnaissance des épisodes de rupture, afin d’éviter leur répétition.
Défis urbains : bébés noirs et kulunas
Dans les quartiers périphériques, l’émergence des « bébés noirs » et des kulunas symbolise le déplacement de la violence politique vers le registre criminel, alimentant une insécurité diffuse qui inquiète familles et opérateurs économiques.
Les autorités mettent en avant la nécessité de rétablir l’ordre, « quel qu’en soit le prix », selon la formule employée lors de la conférence de presse, estimant que la comparaison avec Haïti doit servir d’avertissement.
Pour nombre d’observateurs, la réponse sécuritaire ne saurait se réduire à la force ; elle implique aussi mémoire, éducation et justice capables de réduire les frustrations héritées des cycles de crises.
À retenir
Depuis 1958, aucune génération congolaise n’a connu une période ininterrompue de paix, ce qui éclaire les propos présidentiels et resitue l’enjeu majeur : stabiliser durablement les institutions.
La lucidité historique devient un instrument de prévention, tandis que l’action publique est appelée à conjuguer sécurité, dialogue et développement pour empêcher le retour des démons du passé.
Le point juridique/éco
Les épisodes de crise ont souvent entraîné des ruptures contractuelles, des nationalisations ponctuelles et des contentieux encore pendants ; la consolidation de la paix offrirait un cadre plus lisible aux investisseurs et réduirait le coût du risque souverain.
Les réformes sécuritaires espérées sont donc aussi économiques : sans climat de confiance, ni le BTP, ni les hydrocarbures, ni les filières bois et agro ne peuvent atteindre leur plein potentiel.
Mémoire et vigilance citoyenne
À l’heure où la jeunesse réclame des perspectives, le rappel historique formulé par Denis Sassou-Nguesso se veut un appel à la responsabilité collective : sans mémoire, le cycle de la violence risque de se perpétuer.
Le pari, désormais, consiste à transformer ce constat en feuille de route partagée, afin que la paix ne demeure plus un intervalle mais l’horizon commun.
