Un conseil stratégique à Brazzaville
Depuis le 4 décembre, la salle des conférences du ministère du Développement industriel de Brazzaville bruisse d’échanges attentifs. Antoine Thomas Nicéphore Fylla Saint Eudes, également président en exercice de l’Oapi, ouvre la 65e session ordinaire du conseil d’administration sous le signe du rassemblement.
Le ton est donné : « Rester soudés, cultiver la solidarité, c’est préparer la résilience de l’Organisation », plaide le ministre congolais face aux délégations des dix-sept États membres. Le contexte, marqué par une concurrence technologique mondialisée, exige selon lui une gouvernance agile et cohérente.
Financer l’invention, priorité absolue
Au cœur de l’agenda, un point sensible : le mécanisme de financement de l’invention et de l’innovation. Adopté en principe l’an dernier, il entre désormais dans sa phase opérationnelle. Les premiers projets, assure le secrétariat, pourront être accompagnés financièrement « incessamment ».
Objectif assumé : proposer aux inventeurs africains un guichet de proximité qui allège le coût du dépôt de brevet, tout en facilitant l’accès aux capitaux d’amorçage. « Nous voulons que la propriété intellectuelle cesse d’être perçue comme un luxe pour chercheurs ou multinationales », insiste Denis Loukou Bohoussou, directeur général de l’Oapi.
La Zlecaf comme moteur de convergence
La prochaine entrée en vigueur du protocole Propriété intellectuelle de la Zone de libre-échange continentale africaine accroît l’urgence d’agir. Harmonisation des textes, interconnexion des bases de données, reconnaissance mutuelle des titres : l’enjeu est de taille pour éviter les litiges et attirer les investisseurs.
Fylla Saint Eudes y voit une opportunité stratégique : « Aligner nos standards sur la Zlecaf, c’est sécuriser les créateurs et renforcer l’attractivité de notre espace économique ». A Brazzaville, les experts planchent sur un calendrier de conformité qui devra être validé avant la fin 2024.
Moderniser l’office, un chantier interne
Au-delà des normes, l’Oapi veut se transformer de l’intérieur. Numérisation intégrale des guichets, formation continue des examinateurs, interfaçage avec l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle : le programme est dense mais jugé indispensable pour « hisser l’Office parmi les meilleurs mondiaux », selon les mots du président du conseil.
Le secrétariat évoque également la mise en réseau de centres de support à la technologie et à l’innovation dans chaque capitale membre. Ces hubs doivent offrir recherches d’antériorité, conseils juridiques et prototypage rapide.
À retenir
Le conseil d’administration, réuni jusqu’au 9 décembre, s’attelle à sécuriser un financement durable des inventions et à harmoniser le cadre réglementaire avant le choc d’ouverture de la Zlecaf. Les États, unanimes, entendent protéger leur capital de créativité et attirer de nouvelles chaînes de valeur.
Industrie locale et compétitivité
Les entrepreneurs congolais suivent de près ces évolutions. Dans la zone industrielle de Maloukou, plusieurs start-ups greffées au bois et à l’agro-transformation ont déjà mandaté des spécialistes pour protéger leurs procédés. « Nous visons le marché régional, mais sans brevet solide, impossible de convaincre un partenaire bancaire », confie Élise Mabiala, fondatrice d’une unité de bioraffinage.
La dynamique est similaire au Cameroun, au Bénin ou au Niger, où les incubateurs universitaires multiplient les prototypes dans les énergies renouvelables et la santé numérique. Doter ces jeunes pousses d’un titre Oapi reconnu au Nigéria ou au Kenya serait, selon elles, un atout crucial.
Le point éco
Les brevets déposés auprès de l’Oapi ont progressé de 8 % en 2022, affichant 1 250 demandes, dont un tiers émanent désormais de ressortissants africains, signe encourageant d’appropriation. Les marques et dessins industriels suivent la même pente haussière, portés par le boom du e-commerce régional.
Sur le plan financier, l’Organisation, dont le siège est à Yaoundé, s’est dotée d’un budget de 14 milliards de francs CFA pour 2024, en hausse de 5 %. L’essentiel proviendra des redevances de titres et d’un panier de bailleurs multilatéraux mobilisés autour de la science africaine.
Diplomatie de l’innovation
Outre sa mission technique, l’Oapi s’impose de plus en plus comme outil diplomatique. Ses réunions régulières offrent aux ministres de l’Industrie un forum pour coordonner des positions communes devant l’Organisation mondiale du commerce ou l’OMPI.
Cette cohésion se traduit, rappelle Loukou Bohoussou, par la défense conjointe d’indications géographiques telles que le cacao de São Tomé ou le miel d’Oku. Chaque succès de labellisation renforce la crédibilité de l’espace Oapi et ouvre des débouchés premium aux producteurs ruraux.
Perspectives régionales
Brazzaville veut capitaliser sur l’élan actuel. Le ministère congolais prévoit une campagne nationale de sensibilisation à la propriété intellectuelle dans les universités, tandis qu’un fonds d’appui aux startups innovantes, abondé à hauteur de 3 milliards de francs CFA, doit être lancé au premier semestre 2024.
« Le tissu industriel congolais se diversifie. Protéger savoir-faire et marques devient un réflexe citoyen », observe Rodrigue Ondongo, économiste au Centre d’études prospectives de l’université Marien Ngouabi. Pour lui, l’étape suivante consistera à inclure la propriété intellectuelle dans les critères d’accès aux marchés publics.
Enjeux de souveraineté numérique
La circulation débridée de contenus sur les plateformes et l’essor de l’intelligence artificielle posent de nouveaux défis. Oapi explore ainsi des solutions de dépôt numérique horodaté, afin de garantir la preuve d’antériorité en ligne et de réduire la contrefaçon.
Les experts s’accordent : sans un cadre robuste, les données générées par les innovateurs africains risquent de « s’évaporer » hors du continent. D’où la nécessité, martelée à Brazzaville, d’une souveraineté numérique articulée à une propriété intellectuelle moderne.
Une ambition partagée
Aux yeux des participants, la réussite de la feuille de route repose sur un triptyque : solidarité institutionnelle, adéquation financière et adhésion des innovateurs. Les États membres, pour leur part, se disent prêts à actualiser leurs législations afin d’assurer la pleine exécution des décisions prises cette semaine.
« Si nous alignons les planètes, l’espace Oapi peut devenir la Silicon Valley africaine », conclut Antoine Thomas Nicéphore Fylla Saint Eudes, confiant. La 65e session s’achèvera sur une résolution finale qui définira les indicateurs de performance et le calendrier d’évaluation.
