Opération coup de balai à Poto-Poto et Bacongo
Aux premières heures du 4 décembre, les habitants des artères centrales de Poto-Poto et Bacongo ont vu apparaître les bérets bleus de la police, escortant les équipes du ministère de l’Assainissement urbain. Objectif affiché : restituer à la chaussée et aux trottoirs leur vocation première.
Le ministre Juste Désiré Mondélé a dirigé le convoi, casque de chantier vissé sur la tête. Entre deux ordres, il rappelait aux curieux la finalité de l’opération : « une ville ordonnée vaut autant qu’un réseau routier moderne ». Les engins ont aussitôt démonté échoppes et kiosques.
Des mois de pédagogie avant la fermeté
Depuis mars, la tutelle multipliait réunions et campagnes de proximité pour inciter commerçants et riverains à libérer les voies. Des panneaux avaient été posés, des fiches explicatives distribuées dans trois langues. Pourtant, à peine les agents partis, les étals revenaient, signe d’un incivisme persistant.
« Nous ne pouvions plus différer la mise en œuvre du décret de 2011 sur l’occupation du domaine public », explique un cadre de la direction municipale. La dernière opération remontait à 2020, avant la pandémie. L’administration voulait donner du temps, mais l’espace se raréfiait.
Sécurité routière et santé publique au cœur
Le périmètre visé concentre 60 % du trafic urbain, selon la mairie. Entre motos, bus et piétons, l’encombrement favorisait heurts et embouteillages. L’Observatoire national de la sécurité routière recense dix-huit accidents graves en un an sur l’avenue de la Paix, souvent liés aux étals.
Au-delà du risque routier, les services d’hygiène évoquent des décharges sauvages disséminées sous les stands. Les pluies lessivent puis charrient ces déchets vers le fleuve, aggravant la pollution plastique. « Nettoyer la rue, c’est aussi protéger notre eau », insiste le biologiste Francis Ngakala.
Les marchés officiels peinent à séduire
Pour convaincre, l’État a investi dans de nouveaux marchés couverts, ventilés, dotés de branchements eau-électricité. Le bâtiment Bernard Kolélas, livré en 2015, offre 600 box. Pourtant, moins de la moitié sont occupés, les vendeurs préférant la proximité des axes passants.
Les commerçantes interrogées invoquent des loyers jugés élevés, l’insuffisance de la signalétique et un déficit d’animation. « Le client ne monte pas à l’étage, alors nous restons visibles dehors », confie Clémentine, revendeuse de légumes. Le ministère dit préparer une politique tarifaire plus incitative.
Voix de quartiers, regards d’experts
Drostan Goma, résidant de Poto-Poto, applaudit la démarche : « Vendre à même le sol, c’est dangereux ». De son côté, l’urbaniste Léonard Tchicaya nuance : « L’espace public est un capital social. Il faut combiner répression et accompagnement pour éviter un simple jeu du chat et de la souris ».
Sociologue des échanges informels, Mireille Diawara rappelle que le commerce de rue fait vivre des milliers de familles. « Réintégrer les marchés suppose du crédit, du stockage, des toilettes propres ». Elle prône un fonds de micro-amélioration financé par une partie des redevances.
Le point juridique/éco
Le code de l’urbanisme sanctionne l’occupation illicite du domaine public d’une amende allant jusqu’à 100 000 FCFA. Or, faute de recouvrement efficace, la pénalité restait théorique. Le ministère dit avoir numérisé le système pour traquer les récidives.
Sur le plan financier, le nettoyage des emprises libérerait, selon la Chambre de commerce, près de cinq milliards de francs CFA par an de pertes logistiques. La fluidité retrouvée réduit les coûts de transport, donc les prix au consommateur, argue un mémo interne.
À retenir
La relance de l’opération marque un tournant : l’administration passe de la sensibilisation à l’application stricte. Les vendeurs disposent désormais de 72 heures pour rejoindre les marchés officiels, avant la confiscation du matériel, précisent les arrêtés affichés en mairie.
Les forces de l’ordre seront présentes quotidiennement durant un mois pour prévenir toute re-occupation. Une cellule d’écoute recueillera les doléances des commerçants, afin d’adapter les modalités d’accompagnement économique et de micro-crédit annoncées par le ministère.
Perspectives d’aménagement durable
Au-delà de Brazzaville, la tutelle prépare un schéma national d’assainissement couplé à des travaux routiers. La Banque de développement des États d’Afrique centrale a déjà validé une enveloppe de 25 milliards FCFA pour quinze communes, selon un courriel gouvernemental consulté.
Les experts recommandent également des couloirs piétons élargis, des aires logistiques pour les motos-taxi et des bornes de collecte sélective. Ces aménagements, inscrits dans la stratégie Congo 2050, doivent réduire de 30 % l’occupation sauvage d’ici cinq ans.
Regards sur l’avenir urbain
À court terme, la réussite dépendra de la capacité des autorités à maintenir la pression tout en offrant des alternatives viables. Le comité de pilotage trimestriel intégré aux mairies permettra de suivre les indicateurs et de réajuster la démarche.
Si l’opération fait école, Pointe-Noire et Dolisie pourraient reproduire le modèle dès 2024. « Assainir, c’est moderniser et créer de la valeur », résume Juste Désiré Mondélé, convaincu que le défi de l’ordre urbain est aussi une opportunité économique pour le pays.
À l’heure où les grandes métropoles africaines cherchent un équilibre entre informel et modernité, Brazzaville veut montrer qu’action publique et pédagogie peuvent coexister. La route est longue, mais les premières rues libérées offrent déjà un aperçu d’une capitale plus fluide.
