Insécurité persistante à Brazzaville
Machettes brandies au crépuscule, braquages en pleine journée : depuis plus de cinq ans, les quartiers nord de Brazzaville et plusieurs artères de Pointe-Noire vivent sous la menace diffuse des « bébés noirs » et de leurs homologues kulunas.
Ce grand-banditisme juvénile s’est nourri de poches de pauvreté, de la circulation d’armes blanches venues de l’arrière-pays et d’un sentiment d’impunité qui a parfois découragé les patrouilles de police classique.
Dans ce contexte, les autorités ont annoncé fin septembre une opération de sécurisation confiée à la Direction générale de la sécurité présidentielle (D.G.S.P.) et à la Garde républicaine (G.R.), deux unités réputées pour leur mobilité et leur capacité de renseignement.
Déploiement conjoint D.G.S.P. et G.R.
Le dispositif s’appuie sur des patrouilles mixtes, un maillage accru des ronds-points stratégiques et la création de postes de contrôle mobiles capables d’intervenir en moins de dix minutes après un appel au 117.
Plusieurs présumés agresseurs ont déjà été arrêtés avec machettes et stupéfiants, selon un bilan provisoire remis par la préfecture.
Le colonel Serge Oboa, qui coordonne l’opération, affirme que « la priorité reste l’arrestation sans effusion de sang », tout en notant que « les équipes ripostent si leur intégrité ou celle des riverains est menacée ».
Échos du terrain et attentes citoyennes
Dans plusieurs quartiers populaires, des habitants saluent une atmosphère plus sereine après la tombée de la nuit, comme le confie Chantal Nganga, commerçante à Ouenze : « On ferme désormais nos boutiques une heure plus tard ».
Cette approbation n’empêche pas les organisations de défense des droits humains de rester vigilantes. L’Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH) a publié une note, le 1ᵉʳ octobre, appelant à proscrire toute exécution sommaire et à privilégier la présentation des suspects devant le parquet.
L’association demande également aux autorités de détailler le parcours des personnes interpellées : identification, accès à un avocat, orientation vers des programmes de réinsertion pour les mineurs, autant d’étapes jugées essentielles pour réconcilier impératif sécuritaire et état de droit.
À retenir
Selon les chiffres non officiels compilés par les mairies d’arrondissement, plus de quarante plaintes pour vols à l’arme blanche ont été enregistrées en septembre, contre soixante-dix en juillet, suggérant un début de reflux de la criminalité de rue.
Les unités rappellent que l’opération, limitée dans le temps, sera évaluée par un comité réunissant Intérieur, Justice et Affaires sociales, preuve d’un pilotage politique plutôt qu’exclusivement militaire.
Le point juridique
L’article 8 de la Constitution consacre la protection de l’intégrité physique et interdit la peine capitale. Le gouvernement assure que ces dispositions guident les consignes données aux forces déployées, lesquelles restent astreintes au Code de procédure pénale en matière d’arrestation.
Me César Obambi, bâtonnier de Brazzaville, souligne toutefois que « la qualification juridique des faits doit être laissée au juge » et invite les familles à se constituer partie civile le moment venu, afin que les dossiers soient instruits dans la transparence.
Le ministère de la Justice rappelle pour sa part que la loi du 16 juin 2022 sur la protection de l’enfant prévoit des alternatives à l’incarcération, notamment les travaux d’utilité collective et l’accompagnement psychologique, que les tribunaux pour mineurs pourront ordonner après jugement.
Vers un dispositif pérenne et inclusif
Au-delà de l’opération coup-de-poing, plusieurs experts en sécurité préconisent un plan intégré mêlant emploi, médiation sociale et désarmement volontaire, à l’image du programme pilote mené en 2023 dans le district de Ngoyo, qui avait enregistré une baisse de 45 % des agressions nocturnes.
Le ministère des Affaires sociales, en coordination avec l’Agence congolaise pour l’emploi des jeunes, travaille déjà à l’identification de cent vingt ex-kulunas susceptibles d’être orientés vers des formations en maçonnerie, dans l’espoir de transformer une menace en main-d’œuvre qualifiée.
Pour l’instant, l’opération continue de nuit comme de jour. Les autorités promettent un point d’étape public à la mi-novembre, symbole d’une volonté de conjuguer efficacité sécuritaire et reddition de comptes, deux exigences que la société civile dit attendre avec la même intensité.
Voix des familles touchées
Assise devant sa maison de Makélékélé, Maman Pauline raconte avoir récupéré son neveu de seize ans après trois nuits de garde à vue : « Il a compris la gravité de ses actes. Nous voulons qu’il reprenne l’école, pas qu’il devienne un fantôme des ruelles ».
Les assistantes sociales soulignent que le suivi familial reste crucial : sans accompagnement, les récidives dépassent 60 % dans l’année suivant la libération. Elles plaident pour la création de centres d’accueil de jour financés par un fonds public-privé encore en discussion.
Coopération régionale
Brazzaville partage désormais ses renseignements avec Kinshasa et Libreville via la plateforme CEMAC dédiée à la criminalité transfrontalière. L’objectif est d’identifier les filières fournissant armes blanches et drogues de synthèse afin de tarir l’approvisionnement avant qu’il n’atteigne les quartiers.
Un officier de liaison camerounais, requis d’anonymat, explique que « les bandes s’inspirent des réseaux nigérians de pickpockets urbains ; la réponse doit donc intégrer renseignements, contrôle portuaire et programmes d’éducation partagés ».
