Une commémoration stratégique pour la capitale
Brazzaville n’a pas manqué son rendez-vous symbolique : cent quarante-cinq ans après sa fondation, la ville s’est racontée, le temps d’une journée dense, au cœur de l’auditorium Denis-Sassou-N’Guesso du mémorial Pierre-Savorgnan-de-Brazza.
Sous la houlette de la directrice générale du mémorial, Bélinda Ayessa, l’initiative a réuni décideurs locaux, universitaires, artistes et lycéens. L’objectif affiché était double : honorer la longévité de la capitale et inscrire cette mémoire dans une projection de développement urbain et citoyen.
La force symbolique du mémorial Savorgnan
Inauguré le 3 octobre 2006, le mémorial, qui fêtait son 19ᵉ anniversaire, offrait un décor chargé de sens. À la croisée de l’histoire coloniale et des ambitions contemporaines, il incarne un lieu de recueil mais aussi de dialogue sur l’identité congolaise.
« Aucun peuple ne peut se permettre d’amnésie », a rappelé Ayessa, citant le Pr Théophile Obenga. Dans son intervention d’ouverture, elle a martelé qu’une nation consciente de ses racines devient inébranlable, avant d’inviter l’assistance à « décoloniser nos imaginaires » pour mieux nourrir l’avenir.
Trois conférences, trois angles sur la mémoire
Le volet scientifique a donné la parole au Pr Joachim Emmanuel Goma-Thethet, au Pr Joseph Nzidi et au Dr Ghislain Miélodore Mvpoula-Massamba. Chaque orateur a exploré un pan complémentaire de l’héritage brazzavillois, croisant anthropologie, musicologie et urbanisme.
Goma-Thethet a ouvert la séquence par un voyage dans la chanson populaire, montrant que la rumba congolaise, en glissant les diminutifs Béa ou Brazza dans ses refrains, devient un véritable registre d’archives orales.
Nzidi a ensuite contextualisé la toponymie de l’ancienne N’Cuna-Mfoa, tandis que Mvpoula-Massamba a insisté sur les défis de conservation des documents et des sites face à la pression démographique.
La rumba comme archive chantante de la cité
Longtemps considérée comme simple divertissement, la rumba est apparue, au fil des extraits musicaux, comme un miroir des mutations urbaines. « Elle porte les joies, les crises et les rêves de Brazza, souvent mieux que de longues monographies », a souligné Goma-Thethet.
L’artiste Jean Didier a ponctué la journée en reprenant le classique « Congo ékolo monene » de feu Jacques Loubélo. Les paroles, entonnées en chœur par le public, ont rappelé que le patrimoine immatériel se transmet aussi par la vibration collective.
Renaissance civique et transmission aux jeunes
Prenant la parole au nom des étudiants présents, Alain-Cédric, doctorant en histoire, a confié sortant « plus outillé pour lire la ville au-delà de ses boulevards ». Son témoignage illustre la volonté des organisateurs de placer la jeunesse au cœur du processus mémoriel.
Ayessa a d’ailleurs annoncé la création prochaine d’ateliers pédagogiques itinérants, afin que les lycées de la capitale s’approprient l’histoire de N’Cuna-Mfoa, des premiers comptoirs aux projets d’aménagement actuels comme le futur parc fluvial.
À retenir
Le 145ᵉ anniversaire de Brazzaville a combiné réflexion académique, performances artistiques et engagement citoyen. Le mémorial Savorgnan devient le pivot d’une stratégie de valorisation patrimoniale qui mise sur la synergie entre chercheurs, institutions et habitants.
Le point juridique/éco
Sur le plan réglementaire, les intervenants ont plaidé pour une mise à jour du cadre de protection des sites historiques, afin d’accompagner l’essor immobilier sans sacrifier les marqueurs identitaires. Une proposition de texte sera soumise au Sénat dans le courant du premier trimestre prochain.
