La décision était attendue, elle n’en demeure pas moins lourde de sens. L’arrêt provisoire des opérations de la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, annoncé le 5 février, rouvre un débat ancien sur la solidité du projet régional.
Un signal qui dépasse la simple mesure budgétaire
Officiellement, il s’agit d’austérité. Selon le président de la Commission, la suspension vise à réduire les dépenses, seules les missions stratégiques étant préservées. Mais la portée symbolique excède largement l’exercice comptable.
Car l’institution incarne, depuis des décennies, l’ambition d’une Afrique centrale capable de parler d’une seule voix économique. Geler son fonctionnement, même partiellement, revient à questionner la viabilité de cette promesse.
Pourquoi le marché communautaire compte autant
L’enjeu se mesure en chiffres concrets. Le marché de la CEMAC réunit plus de 36 millions de consommateurs répartis dans six États membres. À l’échelle continentale, la Zone de libre-échange continentale africaine en rassemble 1,2 milliard, dans cinquante-quatre pays.
Ces deux ensembles partagent une même logique : renforcer le développement par la facilitation du commerce. La CEMAC et la Zlécaf sont pensées comme des modèles d’intégration, des leviers censés réduire la dépendance extérieure du continent.
C’est dire si une fragilisation de la première pèse, par ricochet, sur la dynamique de la seconde.
Les conséquences redoutées d’une dissolution
L’hypothèse n’est pas neutre. Une dissolution éventuelle de la Commission aurait des conséquences graves, dont la réduction des échanges intra-africains constitue la plus immédiate.
S’y ajouteraient un affaiblissement des investissements étrangers et un ralentissement des projets d’infrastructure. Or ces chantiers structurent l’attractivité de la sous-région et conditionnent, à terme, sa capacité à retenir les capitaux.
Le risque tient donc moins à la mesure elle-même qu’à l’enchaînement qu’elle pourrait amorcer si le statu quo s’installait.
Des finances publiques sous tension
La cause profonde réside dans la fragilité financière des six pays membres. Leur capacité à financer les institutions régionales reste limitée, dans un contexte où chaque État arbitre déjà entre priorités nationales concurrentes.
Les recettes communautaires en portent la marque. La principale ressource, une taxe de 1 % sur les importations, est régulièrement affectée à d’autres usages, fragilisant le budget de la Commission.
Les recettes douanières, de leur côté, demeurent compromises par des arriérés importants. Le financement de l’intégration souffre ainsi d’un défaut d’alimentation autant que de gouvernance.
Le Congo-Brazzaville, acteur attentif
Dans cet ensemble, la République du Congo, Congo-Brazzaville, occupe une place de premier plan. Membre fondateur, le pays suit de près un dossier qui engage directement ses intérêts économiques et diplomatiques régionaux.
Pour Brazzaville comme pour ses partenaires, la stabilité de la Commission n’est pas un sujet technique réservé aux experts. Elle touche au crédit même de la coopération sous-régionale.
Le dialogue comme seule issue raisonnable
Reste la question de la sortie de crise. Un dialogue sincère entre les États membres et la Commission demeure essentiel pour éviter un avenir incertain, faute de quoi la défiance pourrait s’installer durablement.
L’équation est exigeante : concilier rigueur budgétaire et préservation d’un outil collectif que personne, à ce stade, n’a intérêt à voir s’effondrer.
Une génération qui attend des réponses
Au-delà des institutions, il y a une attente sociale. Les jeunes Africains misent sur l’intégration pour résoudre le chômage et affronter les défis socio-économiques majeurs du continent.
Pour eux, la promesse régionale n’est pas une abstraction diplomatique mais l’espoir d’un marché élargi, créateur d’emplois et d’opportunités. La suspension de la Commission vient heurter cette espérance.
C’est peut-être là le véritable enjeu de la séquence ouverte le 5 février : non pas seulement sauver une administration, mais réaffirmer qu’une intégration patiemment construite mérite encore d’être défendue.
