Dernier dribble pour Milou
Le communiqué est tombé le 26 septembre 2025 : Gilbert « Milou » Itsa est décédé à l’hôpital central des armées. À 75 ans, l’ancien ailier gauche du CARA s’efface, laissant derrière lui des souvenirs vibrants pour tout le football congolais.
Sa disparition suscite une émotion unanime. Des supporters de Poto-Poto aux anciens internationaux, chacun évoque la grâce d’un joueur qui, balle au pied, semblait suspendre le temps.
Un ailier gauche élevé à l’école de Poto-Poto
Né le 28 décembre 1949 à Fort-Rousset, actuelle Owando, Itsa grandit dans un foyer fonctionnaire où l’étude compte autant que le sport. C’est sur les terrains vagues de la rue Batéké qu’il peaufine son toucher soyeux.
Au Stade de la Grande École, il découvre l’équipe Elite aux côtés de futurs ministres Pierre Oba et Henri Ossébi. Ces années d’insouciance forgent sa technique naturelle et une vision de jeu prématurément mature.
Lycéen interne à Savorgnan-de-Brazza, il se faufile régulièrement jusqu’au stade Yougos de Bacongo pour affronter des adversaires aguerris. Là, le surnom « Milou » naît, clin d’œil à sa vivacité et à son flair permanent.
L’éblouissante parenthèse CARA
En 1965, la Squadra Azzurra l’envoie vers le Club Athlétique Renaissance Aiglon, vitrine du foot national. Au CARA, il évolue avec Emmanuel Mayanda, Gilbert Makouana « Bolida » ou encore Bosco Moukassa « Mustang », autant de talents alors surveillés par les recruteurs africains.
Sa patte gauche séduit. Sur l’aile, il alterne feintes courtes, accélérations sèches et centres millimétrés. Le public découvre aussi son tir lourd, capable de trouver la lucarne sur corner direct, signature devenue légendaire.
Coéquipiers et adversaires témoignent d’un tempérament posé. « Il jouait comme il parlait, calmement mais avec conviction », se souvient l’ex-gardien Ngassaki « Lénine ». Ce flegme contrastait avec la ferveur des tribunes bouillonnantes du stade Félix-Éboué.
Etudes de droit et escapades hexagonales
En 1971, l’ascension sportive cède la place aux amphithéâtres de Paris VIII. Licencié puis maître ès sciences juridiques, Itsa fréquente l’Institut de criminologie du Panthéon, convaincu que la loi demeure un terrain tactique proche du football.
Mais le cuir le rattrape. Il signe successivement à Maison-Alfort, Juvisy puis Marc-en-Barœul. « Il nous apprenait le dribble intérieur extérieur comme on récite un article de code », rappelle un ancien partenaire français, amusé par ce mélange de rigueur et de fantaisie.
Chaque vacance universitaire devient prétexte à un retour éclair au pays pour renforcer le CARA lors des matchs décisifs. Un aller-retour qui entretient son aura à Brazzaville.
L’international aux souvenirs impérissables
Sélectionné de 1969 à 1975, Itsa accumule 28 capes non officielles et une poignée de buts décisifs. Son affrontement face au FC Santos du roi Pelé, en 1969, reste l’un des moments fondateurs du football congolais.
En 1975, il participe à la victoire épique du CARA sur le CS Imana à Kinshasa, exploit qui nourrit encore les discussions de salon. « Milou avait gelé le stade », décrit le chroniqueur sportif Jonas Moutambala.
Devenu policier, il rejoint l’Inter Club en 1978, joue encore quelques rencontres avant de ranger définitivement les crampons, à seulement 29 ans, pour privilégier sa carrière d’officier de sécurité.
Un départ discret, un héritage lumineux
Retiré des projecteurs, Itsa conseillait les jeunes du quartier Moukondo, distillant un goût pour la discipline technique. Aucune académie ne porte encore son nom, mais de nombreux formateurs revendiquent son influence.
Son décès relance le débat sur la conservation des archives sportives nationales. « Nos héros disparaissent souvent sans traces audiovisuelles de leurs exploits », regrette le sociologue Sylvain Ngouala, appelant à numériser les images encore disponibles.
Le ministère des Sports annonce qu’une tribune du stade Alphonse-Massamba-Débat portera prochainement son nom, manière de graver son souvenir dans un lieu qui fut son théâtre favori.
À retenir
Gilbert Itsa symbolise la première génération d’internationaux binationaux expertise-foot-droit. Sa polyvalence aura inspiré plusieurs trajectoires duales. Le CARA perd un de ses ambassadeurs les plus charismatiques, et la scène sportive congolaise un passeur de mémoire essentiel.
Le point juridique/éco
La carrière d’Itsa éclaire la question du double projet formation-sport. Aujourd’hui, seuls 18 % des joueurs congolais de première division suivent des études supérieures. L’exemple de « Milou » plaide pour des partenariats universités-clubs permettant de sécuriser l’après-terrain et de renforcer la gouvernance du football local.
