Une crise de lecture qui inquiète
Les bancs d’école congolais résonnent moins du bruissement des pages qu’autrefois. Smartphones et plateformes sociales captent l’attention d’une génération entière, jusqu’à faire vaciller l’habitude de lire, pourtant essentielle à la réussite scolaire et citoyenne.
Selon les Éditions L’Harmattan Congo, cette « crise de lecture » touche désormais toutes les grandes villes du pays. Brazzaville, Pointe-Noire ou Oyo connaissent la même érosion de curiosité littéraire, un phénomène que de nombreux pédagogues jugent alarmant.
La riposte d’une maison d’édition engagée
Face au constat, L’Harmattan Congo a choisi l’action. Depuis un an, la maison multiplie concours, tournées et ateliers afin de redonner au livre sa place centrale dans la vie des jeunes lecteurs.
« Nous avons décidé de combattre la crise avec nos armes : la création et la proximité », explique le directeur général adjoint Appoliange Josué Mavoungou, rencontré dans la librairie du centre-ville.
Le Grand Prix littéraire de la jeunesse
Première salve, le Grand Prix littéraire de la jeunesse, lancé l’an dernier, a mis en lumière plus de dix auteurs en herbe et débouché sur un recueil collectif, Chronique de la jeunesse congolaise. L’ouvrage, tiré à 1 000 exemplaires, circule aujourd’hui dans les bibliothèques scolaires.
Le concours a suscité plus de mille candidatures issues de cinq localités. « La diversité des écritures prouve que la flamme n’est pas éteinte, elle attend juste d’être alimentée », observe M. Mavoungou avec optimisme.
Rencontres auteurs-étudiants : la méthode terrain
Pour 2024, la stratégie change d’échelle. L’Harmattan se déplace là où se trouvent les lecteurs potentiels : lycées, universités, centres de formation. Chaque séance réunit un ou deux écrivains face à quelques centaines d’étudiants curieux.
Questions directes, lectures publiques et séances de dédicaces transforment l’heure académique en moment d’échange. « En croisant le regard de l’auteur, l’étudiant réalise que la littérature n’est pas un monument figé mais une aventure possible », relate une enseignante de l’Université Marien-Ngouabi.
Des premiers signaux encourageants
Les responsables universitaires confirment un regain d’intérêt. À l’Université internationale de Brazzaville, l’emprunt d’ouvrages a progressé de 15 % depuis janvier, d’après le service de documentation.
Dans plusieurs lycées de Pointe-Noire, les clubs de lecture, tombés en sommeil, se restructurent. Les professeurs de lettres notent un sursaut de participation aux devoirs de rédaction et aux concours d’éloquence.
À retenir
Plus de mille manuscrits reçus en douze mois, dix-huit nouveaux auteurs publiés, cinq villes parcourues et un tirage global dépassant les 5 000 exemplaires : la campagne d’Harmattan Congo imprime déjà sa marque dans l’écosystème culturel juvénile.
Le point économique
Le marché congolais du livre reste modeste mais en croissance lente. Les coûts de production, souvent libellés en devises, pèsent sur les marges. En internalisant le pré-presse et en négociant le papier au niveau régional, L’Harmattan a réduit ses charges de 12 % sur l’exercice 2023.
Les contrats proposés aux auteurs prévoient une rémunération proportionnelle aux ventes. La maison finance également les lancements, gages d’une meilleure visibilité et d’un potentiel de rentabilité partagé.
Synergies avec les politiques publiques
La dynamique s’inscrit dans le sillage du Plan national de développement 2022-2026, qui fait de l’économie de la connaissance un pilier de la diversification. En soutenant la filière livre, les autorités encouragent création d’emplois qualifiés, circulation des idées et rayonnement culturel.
Plusieurs directions départementales de l’éducation ont déjà sollicité la venue des auteurs dans leurs établissements. La collaboration public-privé dessine un modèle vertueux, valorisant à la fois la pédagogie et l’entrepreneuriat culturel.
Une bibliothèque vivante au cœur de Brazzaville
À quelques pas du fleuve Congo, la librairie-galerie d’Harmattan offre un espace lectio-diversité. Rayonnages fournis, coin jeunesse coloré, fauteuils confortables : le lieu attire étudiants, retraités et diplomates en quête de titres locaux ou internationaux.
La bibliothèque attenante autorise la consultation gratuite sur place. « Nous voulons que le livre reste accessible, même pour ceux qui n’ont pas toujours les moyens d’acheter », insiste le responsable des lieux.
Le rôle catalyseur du numérique
Paradoxalement, les réseaux sociaux décriés se transforcent en alliés. TikTok et Instagram servent de vitrines à la campagne : vidéoposts de lectures, challenges de poésie, interviews express avec hashtags dédiés démultiplient la portée des messages.
Cette stratégie hybride, mêlant papier et pixels, vise à capter les jeunes là où ils se trouvent avant de les inviter vers la page imprimée.
Témoignages de jeunes lecteurs
Ruth, étudiante en droit, confie avoir redécouvert la lecture après une rencontre avec la romancière Gladys Moubeka. « Son discours sur la liberté d’expression m’a bouleversée ; j’ai acheté son livre le jour même », raconte-t-elle.
Pour Fabrice, élève en terminale scientifique, la poésie du recueil collectif lui a donné « envie d’essayer d’écrire, ne serait-ce que quelques vers ». De petites graines que l’éditeur espère voir germer.
Cap sur les provinces
Après les capitales départementales, la caravane du livre prévoit de sillonner des localités plus reculées. Kinkala, Ouesso et Impfondo figurent déjà sur la feuille de route du second semestre.
Objectif affiché : éviter une fracture culturelle entre centres urbains et territoires périphériques, et renforcer la cohésion nationale autour d’un imaginaire commun.
Les autorités locales y voient aussi un levier de réduction de l’oisiveté juvénile, facteur de vulnérabilité économique et sociale, en donnant aux jeunes de nouveaux horizons intellectuels.
Former les professionnels de demain
Au-delà des lecteurs, L’Harmattan Congo mise sur la formation d’une chaîne complète : correcteurs, maquettistes, libraires, animateurs culturels. Des ateliers pratiques seront lancés en partenariat avec l’Institut national des arts et de la culture.
« Le livre est un secteur, pas seulement un objet. En créant des compétences, on crée de la valeur et des emplois durables », résume Appoliange Josué Mavoungou.
Perspectives et défis
La flambée du prix du papier, la contrefaçon et la logistique intérieure restent des défis majeurs. L’éditeur plaide pour un fonds d’appui dédié au livre, semblable au mécanisme déjà en place pour la musique.
Malgré ces obstacles, la confiance prévaut. Les premiers indicateurs prouvent qu’une approche proactive peut renverser la tendance et replacer le livre au centre des aspirations des jeunes Congolais.
Au-delà des pages, un projet de société
Réconcilier la jeunesse avec la lecture, c’est aussi cultiver l’esprit critique, nourrir l’innovation et renforcer le lien social. En misant sur le livre, L’Harmattan Congo, soutenu par des partenaires publics et privés, contribue à bâtir un capital immatériel indispensable au développement national.
À l’heure où l’économie mondiale valorise la créativité, le pari de l’éditeur apparaît d’autant plus stratégique qu’il prépare les compétences dont le Congo-Brazzaville aura besoin demain.
