Un forum stratégique pour les voix du Sud
Réunis à Caracas fin juillet, 120 journalistes issus de cinquante pays ont débattu deux jours durant de la place qu’occupe le Sud global dans les flux d’information mondiaux. Le forum Voix du nouveau monde a esquissé une ambition : rééquilibrer le récit planétaire.
Dans un contexte où les tensions géopolitiques se traduisent par des batailles narratives, les délégués ont rappelé que l’information reste un bien stratégique. Ils estiment que l’absence de perspectives méridionales crédibles alimente incompréhensions, sanctions unilatérales et stéréotypes, freinant l’intégration économique Sud-Sud.
Les racines d’une narration décoloniale
Le concept de Sud global, forgé par les sciences sociales post-coloniales, renvoie à des sociétés ayant subi domination, extraction et hiérarchies raciales. La persistance de ces asymétries expliquerait, selon l’anthropologue vénézuélien Edgardo Lander, « la surreprésentation du Nord dans l’imaginaire médiatique ».
En se réappropriant leur histoire, les pays du Sud ambitionnent de réviser les indicateurs d’évaluation et de diversifier les angles éditoriaux. La journaliste ghanéenne Portia Gabor rappelle que les atteintes climatiques ou sanitaires ne sont pas « des fatalités exotiques » mais des phénomènes aux causes partagées.
Conglomérats médiatiques sous les projecteurs
Les débats ont souvent pointé la concentration de la propriété des grands réseaux, principalement basée dans l’hémisphère Nord. Selon Reporters sans frontières, quatre groupes contrôlent plus de 70 % des flux d’actualité en ligne, influençant la hiérarchisation et la sémantique des sujets.
Les participants accusent ces conglomérats de privilégier des cadrages géopolitiques alignés sur leurs marchés d’origine et d’éclipser les revendications locales. Gabriela Rivadeneira, ex-présidente de l’Assemblée équatorienne, estime que « la couverture médiatique des mobilisations sociales andines reste filtrée par une grille de lecture sécuritaire ».
Une alliance pour l’autodétermination informative
Pour contourner ces biais, l’Alliance des journalistes du Sud global a été actée. Inspirée par la tradition des Non-Alignés, elle vise la coproduction de contenus, l’échange de données vérifiées et la mutualisation de formations, afin de gagner crédibilité, visibilité et pérennité financière.
Le document final, signé par 78 rédactions, fixe un cadrage éthique : vérification systématique des faits, citation des sources locales, parité de genre et diffusion gratuite de contenus liés aux urgences humanitaires. Ce corpus sera soumis prochainement aux organisations régionales de régulation et à l’Union africaine.
Souveraineté numérique et infrastructures
Au-delà du contenu, la discussion s’est portée sur les tuyaux numériques. Plusieurs délégations ont évoqué la dépendance aux plateformes commerciales occidentales pour l’hébergement, l’indexation et la monétisation. L’ingénieure kényane Nanjira Sambuli plaide pour « des data centers régionaux opérés sous législation locale ».
Un groupe de travail, incluant le Congo-Brazzaville, a proposé la création d’un cloud souverain panafricain interconnecté au câble sous-marin 2Africa. Le ministère congolais de l’Économie numérique rappelle que ce projet s’inscrit dans la stratégie nationale visant à porter le taux de connectivité à 90 % d’ici 2025.
Quelle gouvernance pour la nouvelle plateforme ?
Les membres de l’alliance reconnaissent que la gouvernance collective conditionne la confiance. Il a été proposé un conseil de surveillance tournant, où siègeraient représentants syndicaux, chercheurs et autorités de régulation. L’objectif est d’éviter toute captation politique ou commerciale, tout en restant compatible avec les cadres nationaux.
Le financement reposera sur un modèle hybride : cotisations, publicité responsable et fonds multilatéraux dédiés à la liberté de la presse. La Banque africaine de développement envisage un guichet spécifique pour les médias, afin d’aligner cet écosystème sur les Objectifs de développement durable.
Implications régionales pour Brazzaville
L’intégration du Congo-Brazzaville dans cette dynamique s’inscrit dans la politique d’ouverture prônée par le président Denis Sassou Nguesso. Les organes publics comme Radio Congo et l’Agence congolaise d’information bénéficieront d’un partage d’expertise et d’un accès à un pool de correspondants qui renforcera la couverture sous-régionale.
La diplomatie congolaise y voit un outil de soft power. En mettant en avant les avancées dans les infrastructures routières, la transition énergétique du bassin du Congo ou la consolidation de la paix, Brazzaville souhaite valoriser son image et attirer davantage d’investissements bilatéraux Sud-Sud.
Regards d’experts sur les défis à venir
Pour l’universitaire camerounais Francis Nyamnjoh, la crédibilité de l’alliance dépendra « d’une authentique coproduction interrégionale, pas d’un simple miroir du Nord ». De son côté, Amadou Mahtar Ba, vice-président du conseil des médias africains, prévient qu’il faudra mesurer l’impact sur la qualité de la gouvernance à tous les niveaux institutionnels et communautaires.
Analystes et diplomates s’accordent finalement sur un point : sans pluralité informative, les chantiers de coopération Sud-Sud resteront fragiles. L’Alliance offre un début de réponse, mais son avenir sera conditionné par la capacité des États à garantir un environnement propice à la liberté journalistique.
Vers un agenda d’innovation partagée
À Caracas, une prochaine étape a déjà été fixée : un hackathon transcontinental en février, visant à développer un moteur de recherche multilingue priorisant les sources issues du Sud. Ce rendez-vous technique devrait mobiliser universités, start-ups et institutions publiques, démontrant la volonté d’allier innovation, éthique et souveraineté.
Les partenaires européens ont été invités à observer le processus, signe d’une ouverture calculée et mutuellement avantageuse qui pourrait élargir l’impact du projet.
