Alerte sur les « pharmacies de rue » à Dolisie
En sillonnant les allées du marché central de Dolisie, on croise des étals où boîtes d’antibiotiques et flacons d’antipaludéens côtoient fruits et téléphones. Ces comptoirs improvisés, qualifiés de « pharmacies de rue », répondent à une demande massive de soins rapides.
Aucun inventaire officiel ne chiffre encore précisément leur nombre, pourtant la file des clients s’allonge quotidiennement, attestant d’un phénomène structuré, enraciné dans les pratiques de consommation pharmaceutique locales et plus généralement dans les dynamiques urbaines de tout le pays.
Déficit d’accès et logiques d’adaptation sociale
Les enquêtes menées par des universitaires brazzavillois soulignent que l’achat hors officine ne relève pas seulement de la pauvreté monétaire ; il traduit aussi un rapport social au temps et à la proximité, les marchés étant ouverts tôt, tard et situés au cœur des quartiers populaires.
Une habitante rencontrée au marché Pont confie payer ses antalgiques « trois fois moins cher, sans consultation ». L’argument financier demeure central alors que, selon l’Observatoire congolais de l’économie, le panier pharmaceutique officiel représente jusqu’à 15 % du revenu mensuel d’un ménage urbain.
Effets sanitaires mesurés sur le terrain médical
Au service des urgences de l’hôpital général, le docteur Sylvain Mouanda observe une montée des intoxications médicamenteuses, parfois mortelles. « Nous recevons des patients ayant ingéré des comprimés sans principe actif ou périmés depuis trois ans », détaille-t-il, évoquant un coût humain difficilement quantifiable.
Les organisations non gouvernementales estiment que 30 % des traitements antipaludiques vendus sur les marchés du sud du pays seraient inefficaces, favorisant la résistance parasitaire. Ce constat alimente des inquiétudes régionales, l’épidémiologie n’ignorant pas les voies de circulation entre Dolisie, Pointe-Noire et Kinshasa.
Cadre légal et actions gouvernementales continues
Le Congo-Brazzaville dispose d’un arsenal juridique inspiré de la loi-cadre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, sanctionnant la vente illicite de médicaments de peines pouvant atteindre cinq ans d’emprisonnement. Les autorités réaffirment régulièrement leur volonté d’appliquer ces dispositions.
Depuis 2020, la brigade mixte santé-douanes-police a saisi plus de 120 tonnes de produits pharmaceutiques de contrebande. Les opérations, souvent nocturnes, s’appuient sur des renseignements communautaires et sur la digitalisation récente des bordereaux de transit, qui limite les fraudes portuaires.
Partenariats internationaux et reconnaissance de l’OMS
En août 2024, l’Organisation mondiale de la santé a distingué le président Denis Sassou Nguesso pour « son leadership dans la lutte contre les faux médicaments ». Le prix salue une décennie de plaidoyer, dont l’initiative Congo sans médicaments contrefaits, lancée en collaboration avec l’Union africaine.
Le ministère de la Santé et les bailleurs multilatéraux développent actuellement un plan d’investissement pharmaceutique intégrant une chaîne logistique à température contrôlée depuis les ports jusqu’aux dépôts régionaux. Selon la Banque africaine de développement, 32 millions d’euros devraient être engagés sur trois ans.
Enjeux économiques et rôle du secteur privé
Avec 59 % des ventes nationales, les grossistes privés demeurent des acteurs centraux. Ils importent, stockent puis répartissent la majorité des traitements, souvent en se substituant au dispositif public. Leur participation aux forums de concertation initiés par le gouvernement traduit une volonté de régulation partagée.
Toutefois, le différentiel de prix entre pharmacie homologuée et étal informel reste marqué. Les syndicats expliquent que droits de douane, coûts de transport et marges de distribution pèsent lourd. D’où l’appel récurrent à l’exonération de taxes sur les molécules essentielles, mesure actuellement à l’étude.
Perspectives d’une distribution pharmaceutique équitable
Les spécialistes de santé publique suggèrent de coupler la répression à l’inclusion économique. Un programme pilote à Owando expérimente l’intégration d’anciens vendeurs informels dans des officines communautaires, après formation express et audit de la chaîne d’approvisionnement. Les premiers résultats indiquent une baisse des ruptures de stock.
Dans le même esprit, l’université Marien-Ngouabi planche sur une cartographie numérique des points de vente autorisés, accessible par téléphone portable. L’outil, développé avec un start-up studio congolais, permettrait au patient de localiser la molécule recherchée et de comparer les tarifs en temps réel.
Pour les observateurs internationaux, ces innovations gagneraient à s’inscrire dans l’Initiative africaine pour la santé numérique portée par l’Union africaine. Un arrimage qui offrirait financements additionnels et mutualisation des données régionales, essentielles à la surveillance des flux de produits falsifiés.
Les autorités congolaises, tout en saluant la coopération continentale, réaffirment leur priorité : renforcer l’attractivité du réseau officiel. Le projet de loi budgétaire 2025 prévoit une hausse de 12 % des dotations à la Centrale d’achat des médicaments essentiels, signe d’une volonté de consolidation.
Pour l’heure, la sensibilisation communautaire demeure un levier incontournable. Radios locales, leaders religieux et associations de femmes diffusent des messages sur la dangerosité d’une pilule mal conservée. « La santé n’a pas de prix », répète la campagne lancée à Dolisie en mai, soutenue par la mairie.
La bataille contre les pharmacies sauvages exige donc une approche systémique, où réglementation, accessibilité financière et innovation se renforcent mutuellement. Les progrès récents constituent une base solide, mais seul un ancrage territorial durable garantira que chaque Congolais dispose d’un médicament sûr au moment nécessaire.
