Une rentrée littéraire sous format intimiste
À Brazzaville, le 26 septembre 2025, la huitième édition de la Rentrée littéraire du Congo, baptisée RELICO, a déployé un dispositif resserré, conséquence des contraintes budgétaires du secteur. L’ambiance, plus confidentielle, n’a cependant pas entamé l’enthousiasme des auteurs, éditeurs et lecteurs présents.
PEN-Centre Congo-Brazzaville, la librairie Les Manguiers et l’Association culturelle Elongo ont concentré le programme sur une journée dense, alternant débats, présentations d’ouvrages et remise du Grand Prix Jean Malonga, sans perdre de vue l’objectif central : célébrer la créativité congolaise.
Leçon inaugurale: la lecture, socle identitaire
Invité à la traditionnelle leçon inaugurale, l’écrivain et directeur départemental du livre Alphonse Chardin Nkala a défendu le livre comme « outil d’enracinement culturel et d’ouverture au monde ». Sa démonstration s’est articulée autour de l’expérience personnelle, de la construction identitaire et du dialogue interculturel.
« Protéger le livre, c’est protéger la possibilité d’être à la fois enraciné et ouvert », a-t-il résumé, rappelant que la lecture irrigue la mémoire collective autant qu’elle prépare la jeunesse aux mutations globales. Le pupitre s’est transformé en plaidoyer pour des politiques publiques renforçant l’accès au livre.
Auteurs révélés: pluralité de thèmes
Sous la modération du journaliste Fidèle Biakoro, la première table-ronde a fait défiler cinq voix dissemblables. Kali-Tchikati, avec « Les ailes du rescapé », a convoqué la dignité humaine. Asie Dominique De Marseille a, lui, livré une satire politique de l’Afrique contemporaine dans « La République du colonel ».
Lewa-Let Mandah a choisi la forme hybride, mêlant autobiographie, fiction et essai civique, pour lancer « L’appel au devoir patriotique ». César Balthazar Obambi, plus lyrique, a traversé les territoires de l’amour et de la douleur. Quant à Octave Mouandza, il questionne la perte de repères sociaux.
Éditeurs: un maillon stratégique à consolider
Face aux écrivains, les éditeurs ont livré leur propre réalité. Le professeur Mukala Kadima Nzuji, des éditions Hemar, et le jeune Weldy Telemine Kiongo, dit ING, de Mwènè Édition, ont convergé : la diffusion reste l’équation la plus ardue, alourdie par des coûts d’impression toujours élevés.
Les deux responsables plaident pour une véritable logistique du livre, de la mutualisation des tirages à la professionnalisation des librairies. « Tant que l’ouvrage ne voyage pas, l’idée demeure localisée », a prévenu Mukala Kadima Nzuji, appelant à un partenariat public-privé apte à irriguer tout le territoire.
Littérature et musique: résonances inattendues
Sous la houlette de la critique Ninelle Balenda, la dernière table-ronde a testé la porosité entre note et syllabe. L’essai de Ferréol Gassackys sur Pachelbel a servi de tremplin, montrant comment la musique classique offre un langage universel que les écrivains congolais s’approprient désormais.
Les interventions d’Emile Gankama, Nicole Mbala et Etienne Perez Epagna ont prolongé l’échange, chacun décrivant la bande-son intime de son écriture. La littérature dit la ville, l’exil ou la foi ; la musique, elle, en synchronise les respirations, ouvrant une voie pédagogique vers de nouveaux publics.
Un Palmarès saluant l’engagement des plumes
Moment attendu, la proclamation du Grand Prix Jean Malonga a illuminé l’après-midi. Le roman d’Emile Gankama a séduit le jury par son regard incisif sur les illusions urbaines. Ferréol Gassackys a été primé pour un essai exigeant. La poésie de Malachie Cyrille Ngouloubi complète ce panorama d’excellence.
Dans un geste symbolique, Gankama a dédié sa distinction au pionnier Jean Malonga, disparu il y a quarante ans. Weldy Telemine Kiongo a remercié ses parents et Maixent Raoul Ominga, soutien précoce. Les organisateurs y voient la preuve qu’une chaîne intergénérationnelle, discrète mais solide, porte le livre congolais.
À retenir
À retenir : malgré un format compact, l’édition 2025 confirme trois tendances. D’abord, la vitalité d’une jeune génération qui explore la politique, l’éthique et l’intime. Ensuite, l’urgence de professionnaliser la filière éditoriale. Enfin, la capacité des acteurs à marier littérature, musique et citoyenneté.
Le point éco: un marché à conquérir
Le marché conglais du livre est estimé à moins de 1 % du PIB culturel, selon les éditeurs. Les faibles tirages, la TVA sur le papier importé et la logistique fluviale sous-optimale grèvent la rentabilité. Les professionnels sollicitent un fonds d’avance remboursable pour soutenir les premières impressions locales.
Le ministère de la Culture réfléchit à une exonération temporaire, mesure déjà testée pour la presse. « Un livre produit au pays crée de la valeur ajoutée nationale et renforce la souveraineté culturelle », confie un conseiller. Les libraires espèrent ainsi abaisser le prix de vente moyen aujourd’hui jugé dissuasif.
Perspectives: cap sur la neuvième édition
Avant de refermer la journée, le coordonnateur Florent Sogni Zaou a confirmé le retour à un format élargi dès 2026, avec des escales prévues à Pointe-Noire et dans plusieurs chefs-lieux départementaux. Cette stratégie de décentralisation vise à amplifier l’impact social et économique de la RELICO.
Pour l’heure, auteurs et lecteurs repartent avec une certitude : le livre congolais, loin d’être en sursis, continue de se réinventer. Dans un monde numérique, la matérialité du papier conserve une force symbolique, rappelant que l’imaginaire reste l’un des piliers de la souveraineté culturelle.
