Un écho polyphonique au Fespam
Le Festival panafricain de musique, dont la douzième édition a animé Brazzaville du 19 au 26 juillet, a livré une partition singulière : la projection, en séance officielle, du film « Rumba congolaise, les héroïnes ». Dans la salle, le Président Denis Sassou Nguesso, hôte de la manifestation, a salué un long métrage consacré à la contribution féminine à l’édification d’un genre devenu emblème identitaire des deux rives du fleuve. La présence du chef de l’État, de diplomates accrédités et de délégués de l’Unesco confère à l’événement la portée d’un geste patrimonial et politique à la fois, témoignant de l’alignement entre volonté publique et mise en valeur des industries créatives.
La caméra de Yamina Benguigui, passeuse de mémoire
Signataire d’un premier opus remarqué sur la diaspora congolaise, la réalisatrice franco-algérienne Yamina Benguigui a, cette fois, posé son objectif sur soixante-dix minutes de récits au féminin. La genèse du projet, raconte-t-elle, tient à un « angle mort » repéré lors d’une cérémonie de l’Unesco : « Les mères de la rumba avaient disparu du cadre » (Agence congolaise d’information). Déterminée à réparer ce silence, la cinéaste mêle archives sonores, entretiens et scènes musicales captées entre Kinshasa et Brazzaville, afin de donner chair à des trajectoires souvent reléguées aux marges de l’historiographie culturelle.
Elles ont déjoué le silence historique
Lucie Eyenga, première voix féminine de la rumba dans les années 1950, Mbilia Bel, Faya Tess ou encore Barbara Kanam y côtoient la rappeuse brazzavilloise Mariusca Moukengue. Le montage dessine des itinéraires de résistance : survie aux censures coloniales, négociation de l’espace scénique masculin, affirmation d’une citoyenneté culturelle lors des indépendances. « Sortir de l’invisibilité, c’était une urgence », insiste Benguigui. Au sortir de la projection, Barbara Kanam a salué « un point de départ pour mesurer l’impact réel de la rumba et fédérer de nouveaux partenaires », soulignant que la musique peut « réconcilier et dénoncer les injustices ».
La rumba comme matrice de diplomatie culturelle
Dans le sillage de la reconnaissance de la rumba comme patrimoine immatériel mondial en 2023, les gouvernements des deux Congo misent sur cette aura accrue pour renforcer leur rayonnement international. Au plan interne, l’appui financier consenti à la production du film illustre une politique d’accompagnement des industries créatives, secteur identifié comme gisement d’emplois pour la jeunesse urbaine. Pour les chancelleries présentes, la rumba s’apparente désormais à un vecteur de soft power comparable à la samba brésilienne ou au fado portugais, capable d’ouvrir des canaux de coopération hors des prismes strictement économiques.
Patrimoine vivant et filière économique émergente
Fatoumata Barry Marega, représentante de l’Unesco au Congo, a rappelé que l’inscription au registre international n’est qu’« une étape vers la consolidation d’une chaîne de valeur ». Concrètement, il s’agit de structurer l’écosystème : studios numériques, sociétés de gestion collective, formation aux droits d’auteur et incitations fiscales à la production. Les autorités, pour leur part, invoquent la nécessité d’un cadre juridique facilitant l’exportation des œuvres et la mobilité des artistes, tout en protégeant la propriété intellectuelle face aux mutations du streaming.
Vers une pédagogie de la mémoire musicale
Au-delà de la célébration, le documentaire pose les bases d’un programme éducatif. Des projections-débats sont prévues dans des établissements secondaires et universitaires afin d’articuler histoire, sociologie du genre et études post-coloniales. Pour Mariusca Moukengue, « l’artiste est la voix des sans-voix et le miroir de la société » ; inscrire cette parole dans les curricula pourrait, selon elle, « donner espoir et sonner l’alerte ». Ainsi se dessine une circulation vertueuse entre mémoires populaires et institutions, propice à réconcilier patrimoine, croissance et cohésion sociale dans un esprit d’unité.
