Un triomphe lexical sous le ciel de Brazzaville
Le crépitement discret des flashs à la primature, le 26 juillet dernier, n’avait rien d’un banal cérémonial protocolaire. En quelques instants, les cinq médailles brandies par Briny Oscar Matouridi, 17 ans, ont redessiné le récit national autour d’un jeu de société que l’on croyait réservé aux salons feutrés. Champion du monde francophone de Scrabble chez les juniors et toutes catégories confondues, le lycéen a, depuis Brazzaville, projeté la République du Congo sous les projecteurs savants de la planète lexicale.
« Je suis fier d’avoir hissé haut le drapeau du Congo », a-t-il lancé, sourire timide et verbe assuré, devant un Premier ministre visiblement séduit par l’audace juvénile. En retour, Anatole Collinet Makosso a souligné que cet exploit « démontre l’immense réserve de talents que recèle notre jeunesse lorsque l’État crée les conditions de leur épanouissement ». Dans l’assistance, la présence attentive du ministre de la Jeunesse et des Sports, Hugues Ngouélondélé, scellait symboliquement l’adossement institutionnel d’une réussite qui dépasse la seule sphère ludique.
La genèse d’une passion alphabétique
Originaire du quartier Moungali, Briny découvre le Scrabble à dix ans, guidé par un enseignant convaincu que le maniement des lettres aiguise la pensée critique. De sessions associatives en tournois municipaux, l’adolescent affine une discipline ascétique faite de dictionnaires annotés, de logiciels d’anagrammes et de parties nocturnes sous l’œil bienveillant de son père, instituteur. Sa progression fulgurante l’amène, dès 2022, à intégrer le cercle restreint des espoirs africains repérés par la Fédération internationale de Scrabble francophone (FISF, 2023).
Le Canada aura été le théâtre de son envol. Face à des joueurs confirmés issus de Belgique, de France ou du Québec, il s’est imposé dans les épreuves dites « élite » et « blitz », exigeant de contenir, en deux minutes, les vertiges combinatoires de 102 lettres. Deux médailles d’or, deux d’argent et une de bronze plus tard, le jeune Congolais rejoignait, en nombre de points, le cercle des dix meilleurs performeurs de l’histoire du championnat.
Scrabble, miroir d’une politique jeunesse renouvelée
Au-delà de l’anecdote sportive, l’évènement s’inscrit dans le nouveau paradigme porté par le Plan national de développement 2022-2026, qui place la jeunesse au cœur de la diversification économique et culturelle. « Le Scrabble catalyse des compétences transférables : rigueur, créativité, maîtrise de la langue de Molière », observe la sociologue Sandrine Okemba, spécialiste des pratiques cognitives en Afrique centrale. Selon elle, « l’État congolais, en valorisant ces disciplines, consolide un capital humain indispensable à l’économie de la connaissance ».
Les autorités entendent désormais consolider les clubs scolaires et encourager des partenariats public-privé pour doter les établissements de bibliothèques et d’outils numériques dédiés. Dans les couloirs du ministère de la Jeunesse, on évoque la création d’un fonds d’appui aux sports cérébraux, doté initialement de 300 millions de francs CFA, afin de financer stages, bourses et déplacements internationaux.
Les retombées diplomatiques d’un plateau de jeu
La trajectoire de Briny Matouridi illustre également la diplomatie douce cultivée par Brazzaville. En marge des Jeux de la Francophonie de Kinshasa, plusieurs délégations ont salué le « moment de grâce linguistique » offert par le Congo, soulignant la contribution du pays à la promotion du français dans un environnement plurilingue compétitif. Pour le professeur québécois Yves Morel, membre du comité scientifique de la FISF, « l’éclat de cette victoire confère au Congo une visibilité positive au sein des cadres multilatéraux francophones ».
Cette visibilité s’ajoute aux succès, encore récents, des équipes congolaises de handball et de basketball féminin, préfigurant une stratégie d’influence fondée sur la pluralité des performances, qu’elles soient physiques ou intellectuelles. Dans un contexte géopolitique marqué par la rivalité des soft powers, l’argument du génie lexical devient un levier symbolique au service de la diplomatie congolaise.
Vers une économie créative des lettres
Derrière le plateau de jeu se dessine un potentiel économique encore sous-estimé. Les secteurs de l’édition éducative, de la ludification numérique et des concours sponsorisés constituent des niches prometteuses. Selon une étude conjointe de l’UNESCO et de l’Organisation internationale de la Francophonie (2022), les industries culturelles et créatives pourraient générer, en Afrique centrale, jusqu’à 5 % du produit intérieur brut si elles bénéficient d’investissements ciblés. En structurant la filière, le Congo pourrait capter une part de ce marché, tout en consolidant l’employabilité de ses jeunes diplômés.
Le ministère du Commerce réfléchit déjà à un label « Made in Congo » pour des applications mobiles d’apprentissage lexical, tandis que le Comité national olympique explore la possibilité d’inscrire les sports cérébraux aux prochains Jeux africains. Autant d’initiatives qui témoignent d’une lecture économique élargie de la success-story de Briny.
Le pari d’une excellence durable
À court terme, le jeune champion prépare la Coupe d’Afrique de Scrabble prévue à Abidjan. À moyen terme, il rêve d’intégrer une université d’ingénierie linguistique, sans pour autant s’éloigner de sa terre natale. « Je veux prouver que l’on peut innover depuis Brazzaville », confiait-il à la presse locale. Ses ambitions résonnent avec l’appel du chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, qui, lors de la récente Fête de l’indépendance, a exhorté la jeunesse à conjuguer patriotisme et ouverture sur le monde.
Le défi, désormais, consiste à transformer l’étincelle d’un exploit individuel en dynamique collective. C’est à cette condition que le Scrabble, discipliné et fédérateur, dessinera une trajectoire durable vers l’excellence, faisant de chaque mot posé sur le plateau une promesse d’avenir pour la République du Congo.
