Une cérémonie symbole de la nouvelle ère
Dans la salle polyvalente du Centre culturel de Poto-Poto, Brazzaville, l’ONG Le Livre du Congo Blanc a réuni, le 31 janvier, une centaine de seniors pour saluer l’entrée en vigueur de la loi 19-2025 portant protection des personnes âgées.
Pour un pays où 6 % de la population a déjà franchi le cap des soixante ans, selon la Direction générale de la statistique, l’adoption de ce texte marque une étape décisive : elle officialise une politique publique longtemps réclamée par les organisations de la société civile.
La loi 19-2025, pilier de la dignité
La norme s’articule autour de quarante articles consacrant la dignité, l’autonomie et la participation sociale des aînés. Elle oblige l’État, les collectivités locales et les familles à garantir un accès prioritaire aux soins, à un revenu minimum et à un environnement exempt de violences.
« Avec cette loi, la personne âgée ne peut plus être marginalisée », rappelle Garcel Dubblon, coordonnateur national de l’organisation. « Chacun doit veiller à son application pour tordre le cou aux stéréotypes qui font encore croire qu’une ride est synonyme de sorcellerie. »
Le texte définit la personne âgée comme tout Congolais âgé d’au moins soixante ans. Il bannit les « pratiques néfastes », c’est-à-dire toute attitude religieuse, traditionnelle ou superstitieuse portant atteinte au droit à la vie, à l’intégrité physique et à l’égalité de traitement.
Tourner la page des stéréotypes violents
Dans plusieurs districts, des procès récents ont montré l’ampleur des violences physiques ou patrimoniales commises sous couvert d’accusations d’envoûtement. Les observateurs espèrent qu’un cadre pénal clair, doublé de campagnes de sensibilisation, freinera ces dérives profondément ancrées dans certains imaginaires collectifs.
Dix ans de travail législatif
L’accouchement législatif fut long. Initié dès 2011, le projet a sillonné forums et commissions avant d’être voté à l’unanimité des deux chambres en juillet 2025, puis promulgué par le président Denis Sassou Nguesso. Garcel Dubblon salue « un choix courageux et tourné vers l’avenir ».
Cette ambition est également portée par le ministère des Affaires sociales, qui a publié en novembre dernier les décrets d’application. Ceux-ci détaillent la création de guichets uniques dans chaque département, chargés de l’enregistrement des bénéficiaires et du suivi régulier des violations signalées.
Des dispositifs concrets déjà opérationnels
À Brazzaville, le centre pilote aménagé dans le quartier Diata accueille déjà les premiers dossiers. Les seniors y obtiennent une carte biométrique donnant droit à une file prioritaire dans les hôpitaux publics et à un forfait de transport urbain subventionné à hauteur de cinquante pour cent.
Thérèse Miandze, 72 ans, y voit « une reconnaissance qui manquait depuis longtemps ». Sa pension de retraite plafonne à 65 000 FCFA, mais la gratuité des analyses médicales lui a déjà épargné un mois de revenus, confie-t-elle, les yeux modestement embués.
Le financement et la veille citoyenne
Cette gratuité est financée par un Fonds national d’appui à la séniorité, abondé à hauteur d’un milliard de francs CFA pour l’exercice 2026. Selon le directeur du Budget, ce mécanisme combine dotations étatiques, redevances sur les jeux de hasard et partenariats entreprises-ONG.
Sur le terrain, des comités locaux de veille sont mis en place. Ils regroupent chefs de quartier, représentants religieux et policiers de proximité. Leur mission : repérer les cas d’abus, alerter la justice et proposer des médiations avant que la situation ne dégénère.
La technologie au service des aînés
Le numérique s’invite aussi dans la protection. Une plate-forme baptisée Mapanzi transmet en temps réel les plaintes audio ou vidéo collectées via WhatsApp. Les magistrats peuvent ainsi déclencher, sous 48 heures, une enquête préliminaire sans que la victime ait besoin de se déplacer.
L’enjeu démographique et régional
La démographe Justine Mouanda estime toutefois que la réussite passera par l’adaptation du système de retraite. « En 2040, un Congolais sur huit aura plus de soixante ans. Sans réformes paramétriques, le nombre d’allocataires doublera, avec un impact budgétaire qu’il faut anticiper dès aujourd’hui. »
Le Congo n’avance pas isolément : le Secrétariat permanent de la CEMAC prépare un protocole régional relatif aux droits des seniors. Brazzaville, qui en assurera la présidence tournante début 2027, entend faire valoir son expérience pour inspirer le Cameroun et la Guinée équatoriale.
Former et impliquer tous les acteurs
Pour ancrer durablement la nouvelle ère, l’ONG prévoit un programme de formation de 500 assistantes gérontologiques, financé par l’Agence française de développement. Les premières cohortes seront déployées dans les antennes rurales afin de pallier le déficit d’infirmiers spécialisés et de travailleurs sociaux.
Les Congolais de la diaspora se mobilisent. À Paris, l’association Koukouya collecte médicaments et lunettes pour les dispensaires. « Nous voulons rendre à nos parents l’attention qu’ils nous ont donnée », confie son président, François Ekoundzola.
Sauvegarder mémoire et futur de la nation
L’Université Marien-Ngouabi a lancé un observatoire du vieillissement confié à la faculté de médecine. Des cohortes suivront pendant dix ans pour mesurer l’impact sanitaire, économique et psychologique de la législation sur leurs conditions de vie.
À l’issue de la rencontre, une déclaration appelle chaque citoyen à « honorer le cheveu blanc ». Parce que, rappelle Garcel Dubblon, « protéger les aînés, c’est investir dans la mémoire et le futur de la nation ».
