Enjeux d’un duel africain
Le siège vitré de l’UNESCO, au bord de la place de Fontenoy à Paris, bruisse d’un suspense rare : deux candidats africains, l’Égyptien Khaled El Enany et le Congolais Firmin Édouard Matoko, se disputent la succession d’Audrey Azoulay à la direction générale de l’agence onusienne.
Derrière ce duel inédit se joue bien plus qu’un trophée honorifique : l’avenir d’une institution clé pour le patrimoine mondial, la recherche scientifique et l’éducation, fragilisée par le retrait américain décidé en 2018 et par des tensions géopolitiques exacerbées à Gaza et en Ukraine.
Course décisive pour l’UNESCO sous pression
À partir de lundi, les 58 membres du Conseil exécutif entrent dans un marathon de votes successifs jusqu’à ce qu’une majorité absolue se dégage en faveur d’El Enany ou de Matoko, avant une confirmation formelle par la Conférence générale en novembre.
Le futur patron héritera d’un budget amputé d’environ 20 % depuis le départ de Washington, d’arbitrages sensibles sur les programmes d’éducation en zone de conflit et d’une concurrence accrue entre puissances émergentes pour inscrire leurs sites au patrimoine mondial.
Dans ce contexte, l’issue du scrutin sera scrutée comme un signal sur l’équilibre délicat entre réformes managériales, neutralité politique et influence culturelle que l’organisation doit reconquérir pour garder sa légitimité auprès des 194 États membres.
Firmin Matoko, voix congolaise du multilatéralisme
Âgé de 69 ans, l’économiste formé à Reims est entré à l’UNESCO en 1994 après un passage au ministère congolais de l’Enseignement supérieur ; il a depuis piloté des missions délicates au Rwanda post-génocide, au Salvador en pourparlers de paix ou encore dans la corne de l’Afrique.
Ses soutiens rappellent son engagement précoce pour la scolarisation dans les camps de réfugiés somaliens, expérience qu’il évoque volontiers comme la preuve que l’expertise éducative change des destins individuels et renforce, à long terme, la résilience des sociétés.
Proche des cercles africains francophones, Matoko plaide pour un retour aux fondamentaux : pédagogie, science ouverte, sauvegarde culturelle. « Nous devons dépolitiser l’agenda pour redonner confiance aux bailleurs », confie-t-il, soulignant sa volonté de rationaliser les effectifs tout en mobilisant des partenariats privés et ceux des pays du BRICS.
Khaled El Enany, pharaon du soft power égyptien
Ancien guide sur les rives du Nil, diplômé de Sorbonne-IV, ministre du Tourisme et des Antiquités jusqu’en 2022, El Enany incarne la diplomatie culturelle offensive du Caire, qui voit dans l’UNESCO une scène pour consolider son image de gardien du patrimoine mondial.
Son projet insiste sur la lutte contre l’antisémitisme, la protection des minorités religieuses et l’élargissement du label patrimoine mondial à des sites arabes encore méconnus. La Ligue arabe, l’Union africaine et plusieurs pays du Golfe poussent sa candidature, convaincus qu’un Arabe n’a jamais dirigé l’organisation.
Ses affidés estiment que son absence de passé onusien deviendra un atout pour bousculer les habitudes bureaucratiques. « Je veux administrer l’UNESCO comme un musée vivant », martèle-t-il, promettant des décisions rapides sur les réformes internes et la diversification des recettes.
Finances et réformes : le grand chantier
Depuis la sortie des États-Unis, le budget ordinaire plafonne à 1,3 milliard de dollars, un montant modeste au regard des ambitions éducatives mondiales. Les contributions obligatoires restent impayées par une douzaine d’États, tandis que les programmes extrabudgétaires dépendent de mécènes volatils.
Pour dynamiser les recettes, une task-force interne planche sur un fonds d’innovation alimenté par la diaspora africaine et les quelque 300 « villes apprenantes » labellisées par l’agence.
Matoko et El Enany convergent sur la nécessité d’attirer fondations et entreprises, mais divergent sur la méthode. Le Congolais verrait des accords pluriannuels assortis d’objectifs mesurables, alors que l’Égyptien mise sur de grands événements médiatiques capables de stimuler des dons ponctuels.
La question de la masse salariale, qui absorbe près de la moitié des ressources, cristallise les débats. Matoko assume l’éventualité d’une réduction ciblée de postes, appuyé par une partie de l’Afrique centrale. El Enany préfère geler les recrutements et réaffecter le personnel plutôt que licencier.
Diplomatie congolaise en coulisses
À Brazzaville, la candidature Matoko est perçue comme un prolongement de la diplomatie d’influence du président Denis Sassou Nguesso, déjà active au sein de la CEMAC et de l’Union africaine. Le ministère des Affaires étrangères multiplie les démarches discrètes auprès des délégations francophones et lusophones.
Un conseiller congolais résume l’enjeu : « Voir un Africain dirigé par l’Afrique centrale prouverait que notre sous-région peut porter des solutions globales ». Dans les couloirs, certains évoquent même une future coalition avec les pays du BRICS pour faire revenir Washington dans le giron onusien.
À retenir
Deux profils africains aguerris s’opposent, mais partagent l’ambition de réformer une UNESCO fragilisée financièrement ; le vote du Conseil exécutif s’annonce serré et donnera le ton de la place que l’Afrique entend occuper dans la gouvernance culturelle mondiale.
Le point éco
La perte américaine représente 80 millions de dollars par an; quelle que soit l’issue du duel, le prochain directeur devra sécuriser de nouveaux flux privés, relancer les contributions statutaires et convaincre les capitales que chaque franc investi produit un impact mesurable sur l’éducation et la paix.
