Diffusée au début du mois d’avril 2026, une enquête de TV5 Monde a rallumé une polémique sensible au Congo-Brazzaville. Son objet : l’exportation de grumes, ces troncs bruts dont la sortie du territoire est officiellement proscrite depuis le 1er janvier 2023.
L’interdiction découle du Code forestier, la loi 33-2020, qui entend privilégier la transformation locale plutôt que la vente de matière première. Sur le papier, le bois doit désormais être scié, façonné, valorisé sur place avant tout départ vers l’étranger.
Une enquête qui vise la société Sefyd
Le reportage cible nommément la Yuan Dong Congo Forest Exploitation Company, plus connue sous le sigle Sefyd. L’entreprise y est présentée comme impliquée dans des exportations de grumes jugées illégales, opérées depuis le département de la Sangha, dans le nord forestier du pays.
Les images et les chiffres avancés par les journalistes ont nourri l’indignation. Comment des troncs bruts pouvaient-ils encore quitter le pays, trois ans après l’entrée en vigueur d’une interdiction présentée comme ferme ? La question a vite débordé du cadre médiatique.
La réplique sans détour de l’exécutif
Face à la controverse, le gouvernement a choisi la fermeté. « Il n’y a pas d’exportation illégale de bois ou de grumes par les entreprises d’exploitation, de transformation et de commercialisation », a-t-il tranché, balayant l’accusation centrale du reportage.
L’argument repose sur une distinction juridique. Ce que l’enquête lit comme une fraude relèverait, selon Brazzaville, d’un dispositif parfaitement encadré, fruit de choix présentés comme relevant de la politique souveraine de l’État congolais.
Des conventions signées en 2019
La ministre de l’Économie forestière, Rosalie Matondo, en a livré la clé. « Le gouvernement a signé des conventions avec certaines sociétés forestières en 2019 pour des projets d’infrastructure (ponts, routes…). Ces réalisations sont soumises à des exportations de grumes », a-t-elle expliqué.
Le mécanisme est celui d’un troc. Le Congo a confié à des opérateurs forestiers le financement et la réalisation de chantiers publics. En contrepartie, ces sociétés ont obtenu le droit d’exporter des volumes limités de grumes, malgré le principe d’interdiction.
Sefyd figure précisément sur la liste officielle des exportateurs autorisés. L’entreprise dispose d’un quota de 648 000 mètres cubes, prélevé sur un volume global plafonné à 2 011 783 mètres cubes répartis entre les différentes sociétés conventionnées.
Des infrastructures présentées comme contreparties
Pour étayer sa démonstration, le gouvernement met en avant des réalisations concrètes. Au premier rang figure l’amélioration de la route du Corridor 13, axe stratégique du département de la Likouala, longtemps enclavé et difficile d’accès.
Le secteur éducatif n’est pas en reste. Début décembre 2025, 171 300 tables-bancs scolaires ont été livrés, un effort logistique destiné à équiper des établissements à travers le pays et à soulager des classes souvent dépourvues de mobilier.
S’ajoutent des chantiers de bâti. La construction du lycée interdépartemental de Vindoulou, à Pointe-Noire, et la réhabilitation de l’École normale des instituteurs de Mouyondzi complètent la liste des projets financés par ce mécanisme de compensation.
Un horizon fixé à 2027
Reste la question de fond : ce régime dérogatoire est-il appelé à durer ? Sur ce point, l’exécutif se veut rassurant. Les conventions arrivent à échéance en 2027, ce qui devrait entraîner une diminution significative des volumes de grumes exportés.
Au-delà de cette date, l’objectif affiché demeure la transition vers la transformation locale du bois, conformément à l’esprit initial du Code forestier. La période en cours apparaît ainsi comme une phase transitoire, négociée et bornée dans le temps.
Deux lectures d’une même réalité
L’affaire illustre la tension entre deux récits. D’un côté, une enquête internationale qui pointe le décalage entre une interdiction proclamée et des cargaisons toujours en partance. De l’autre, un État qui revendique la légalité d’un dispositif contractuel assumé.
La controverse touche à un enjeu plus large pour le Congo-Brazzaville : concilier la valorisation de sa ressource forestière, la pression des besoins en infrastructures et les attentes en matière de gouvernance environnementale. L’équation reste délicate.
Entre la lettre du Code forestier et la pratique des conventions, le débat sur la souveraineté des choix économiques et sur la sincérité de la transition annoncée pour 2027 est loin d’être clos. Il pèsera durablement sur l’image du secteur bois.
