Vers un modèle post-pétrolier inclusif
Le phénomène de dépendance aux hydrocarbures, observé depuis quatre décennies, confère au Congo-Brazzaville une position singulière dans les dynamiques macroéconomiques régionales. Quatrième producteur de pétrole du continent, le pays a subi de plein fouet la volatilité des cours internationaux, révélant l’impérieuse nécessité d’un repositionnement stratégique. C’est dans ce contexte que la Rencontre pour la paix et les droits de l’homme, avec le parrainage du ministère de l’Environnement, a initié le projet Préparer l’après-pétrole au Congo. En filigrane se dessine une ambition partagée : passer d’une économie extractive à un modèle productif, sobre en carbone, générateur d’emplois et socialement inclusif.
Tables rondes de Pointe-Noire et Brazzaville
Après une phase de consultations communautaires, deux forums ont réuni, successivement à Pointe-Noire en juin puis à Brazzaville en juillet 2025, plus d’une centaine de participants issus des sphères publiques, privées et de la société civile. Responsables administratifs, entrepreneurs, chercheurs, leaders traditionnels et journalistes ont confronté leurs diagnostics et élaboré des pistes d’action. Le caractère multipartite de ces assises a été salué par la directrice générale du développement durable, Résine Olga Ossombo Mayela, qui a souligné « la nécessité de tourner une page de notre histoire économique tout en préservant la cohésion sociale ». L’intervention de Christian Mounzéo, coordonnateur national de la RPDH, a rappelé que « diversifier n’est plus un choix, mais une condition de survie à long terme ».
Une feuille de route issue du terrain
Au terme des travaux, les délégations ont adopté un document cadre articulé autour de trois axes : transition énergétique juste, diversification des secteurs productifs et gouvernance environnementale. La transition énergétique vise à porter la part des renouvelables dans le bouquet national à 40 % en 2035, tout en planifiant la reconversion progressive des travailleurs du pétrole. S’agissant de la diversification, la feuille de route préconise l’essor d’industries à faible intensité carbonique et la valorisation des richesses forestières dans une logique de chaîne de valeur locale. Le volet gouvernance, enfin, insiste sur la transparence budgétaire et l’inclusion des communautés riveraines dans la prise de décision.
Diversification économique et agriculture vivrière
L’agriculture, secteur longtemps marginalisé, apparaît comme un pilier porteur. Les experts agronomes présents ont rappelé que le pays importe encore près de 70 % de ses denrées de base, malgré un potentiel agro-écologique considérable. Le plan propose de développer les cultures vivrières, d’investir dans l’agro-transformation et d’inciter les entreprises pétrolières à réallouer une partie de leurs profits à des projets agro-forestiers. Parallèlement, la mise en valeur durable des forêts, couplée à des mécanismes de certification, devrait générer des crédits carbone et des recettes nouvelles pour l’État.
Capital humain et innovation locale
La transition ne saurait aboutir sans un renforcement massif des compétences. Les universités de Brazzaville et de Pointe-Noire envisagent déjà des filières dédiées aux énergies renouvelables, à la chimie verte et à l’économie circulaire. À court terme, un programme de bourses publiques-privées permettra à des jeunes ingénieurs de se former au solaire, à l’hydrogène vert ou à la maintenance d’éoliennes. Au-delà des savoirs techniques, les tables rondes ont insisté sur la valorisation des savoir-faire communautaires, condition d’une innovation véritablement endogène et inclusive.
Financement durable et nouveaux partenariats
La question du financement constitue le nerf de la guerre. Aux côtés du budget national et du Fonds souverain d’investissements stratégiques, la feuille de route évoque la mobilisation de green bonds, l’accès au Fonds vert pour le climat et la création d’un guichet spécial au sein de la Banque de développement des États d’Afrique centrale. Le soutien technique d’Energy Transition Fund et la contribution de la Fondation Rockefeller illustrent la confiance de bailleurs internationaux dans la trajectoire congolais. Ces mécanismes devraient catalyser près de 500 millions de dollars d’investissements sur cinq ans, selon les estimations convergentes des participants.
Le rôle moteur de l’État congolais
L’action publique demeure l’axe cardinal de la stratégie. Les réformes fiscales encouragent désormais les entreprises à investir dans le solaire et l’agro-industrie. Dans son allocution d’ouverture, le représentant du chef de l’État a rappelé que la vision du président Denis Sassou Nguesso s’inscrit dans la continuité du Plan national de développement 2022-2026, lequel fait de la transition énergétique un vecteur majeur de croissance inclusive. Outre l’actualisation du code minier pour y intégrer les minerais critiques indispensables aux technologies vertes, l’exécutif s’engage à renforcer l’État de droit environnemental afin d’attirer des capitaux responsables.
Regards d’experts africains et internationaux
Les économistes invités, à l’instar de la professeure camerounaise Diane Ngo Mbog et de l’analyste français Étienne de la Tour, convergent sur un point : la réussite congolais dépendra de la synchronisation entre stabilité institutionnelle, incitations fiscales et disponibilité d’infrastructures logistiques. Leur diagnostic n’écarte pas les obstacles, notamment le coût initial des renouvelables ou la volatilité des marchés des crédits carbone, mais il souligne la pertinence de la démarche participative adoptée. Pour ces spécialistes, la valeur ajoutée réside aussi dans la mise en réseau des villes secondaires, afin que les retombées ne se cantonnent pas aux pôles côtiers.
Perspectives et défis de mise en œuvre
Les observateurs s’accordent à reconnaître le caractère historique des engagements pris. Toutefois, la réussite passera par un séquencement rigoureux des priorités : identification des projets pilotes, calendrier réglementaire clair et indicateurs mesurables. Dans un pays où l’or noir a longtemps structuré le pacte social, l’enjeu est autant culturel qu’économique. Les signataires de la feuille de route promettent une première évaluation publique dès 2026, un signal de transparence attendu par les investisseurs. À moyen terme, l’apparition d’emplois verts, la réduction de la facture alimentaire et l’accroissement des recettes non pétrolières constitueront les baromètres d’une transition réussie vers une économie congolaise plus résiliente et plus inclusive.
