Un colloque international au cœur de la mémoire congolaise
Brazzaville a renoué, du 9 au 12 septembre, avec un pan décisif de son passé. Autour du 145ᵉ anniversaire du traité Makoko-De Brazza, universitaires, autorités traditionnelles et responsables publics ont investi le Mémorial Pierre Savorgnan de Brazza pour sonder les racines de la nation congolaise.
La rencontre, placée sous le thème « Sur la route de l’histoire », entend dépasser la stricte commémoration. Selon ses organisateurs, elle offre une scène « où les voix du passé éclairent les questions de demain », pour reprendre la formule du prince héritier téké, Ericson Opou.
Belinda Ayessa et la pédagogie patrimoniale
Présidente du comité d’honneur et directrice du Mémorial, Belinda Ayessa assume un double rôle : gardienne symbolique et pédagogue active. « Le colloque doit être un acte de réappropriation », martèle-t-elle, insistant sur la nécessité de transmettre aux jeunes générations les significations multiples du pacte signé en 1880.
Pour elle, la date n’est pas figée sur marbre : elle innerve la diplomatie culturelle actuelle et rappelle que le Congo, par la voix du roi Makoko Iloo Ier, choisit alors la négociation plutôt que la confrontation. Une posture jugée moderne à l’époque, souligne-t-elle.
Makoko-De Brazza : un traité toujours vivant
Signé sur les rives de la Lefini, le traité établissait la protection française du royaume téké et ouvrait la voie à la création de l’Afrique Équatoriale française. Aujourd’hui, il sert de matrice aux discussions sur le partenariat renouvelé entre Brazzaville et Paris, observe l’historien Jean-Philippe Ikoko.
À chaque session, les orateurs confrontent archives européennes et traditions orales. Cette méthode croisée, soutenue par le ministère de la Culture, veut dépasser les lectures simplistes du fait colonial : ni glorification aveugle, ni repentance systématique, mais un travail sur les continuités institutionnelles.
L’intérêt va aussi vers la géopolitique fluviale. Le fleuve Congo, artère commerciale dès le XIXᵉ siècle, redevient central dans les stratégies régionales de transport vert. Plusieurs économistes rappellent que l’accord Makoko-De Brazza préfigurait déjà une coopération logistique afro-européenne.
Diplomatie, cohésion et perspectives
La participation d’émissaires béninois, centrafricains ou camerounais rappelle que l’héritage dépasse les frontières nationales. Pour la coordinatrice Reine Eugénie Mouayini Opou, interroger le traité revient à « transformer la mémoire en instrument de cohésion ». L’objectif : renforcer l’intégration au sein de la CEMAC et du Golfe de Guinée.
Le roi de Mbé, dans un message relayé par Michel Ganari, a salué l’engagement de la République pour la sauvegarde du site historique. Il a encouragé Belinda Ayessa à « accompagner sans relâche le Chef de l’État » afin d’enraciner ces valeurs dans les politiques publiques.
Côté gouvernemental, le ministre des Affaires étrangères a souligné la convergence entre cette démarche mémorielle et la feuille de route diplomatique 2025. « Comprendre l’écriture initiale de notre relation à la France aide à bâtir un partenariat plus équilibré », a-t-il précisé devant un parterre d’étudiants.
À Brazzaville même, les retombées sociales se mesurent déjà : des visites guidées, un programme pédagogique pour lycées et l’annonce d’une résidence d’artistes consacrée aux récits tékés. Le colloque se veut catalyseur d’emplois culturels, en phase avec les objectifs de diversification économique du Plan national.
À retenir
Trois idées dominent les échanges : la primauté diplomatique du dialogue, la valeur économique de la mémoire et la responsabilité intergénérationnelle. Ces piliers constituent, disent les chercheurs, un socle utile pour consolider l’influence congolaise dans les organisations régionales en pleine reconfiguration.
Le point historique
Le traité du 10 septembre 1880 n’accordait ni concession minière ni cession foncière ; il établissait un pacte d’amitié et de commerce. Ce détail, souvent ignoré, est ressorti des copies authentiques présentées par les Archives nationales de France, renforçant l’interprétation d’une alliance plutôt que d’une soumission.
Les experts s’accordent toutefois sur une nuance : l’accord fut rédigé selon les canons juridiques européens. Cette asymétrie formelle a facilité, plus tard, l’ingérence coloniale. D’où l’intérêt actuel pour les codes tékés de l’époque, afin de comprendre comment le roi Makoko concevait réellement la souveraineté.
Un atelier cartographique a reconstitué les itinéraires de Savorgnan de Brazza entre la côte et la cuvette congolaise. Ces cartes interactives, bientôt disponibles en ligne, serviront d’outils pédagogiques. Elles montrent la rapidité avec laquelle les autorités locales ont négocié, plutôt que subi, l’installation européenne.
À l’issue des travaux, un livre collectif sera publié chez L’Harmattan, tandis qu’une version illustrée pensée pour le grand public sortira aux éditions Les Lettres africaines. Les organisateurs espèrent ainsi ancrer durablement les conclusions au-delà des murs feutrés du colloque.
Parce qu’il conjugue histoire, diplomatie et développement, le traité Makoko-De Brazza reste un outil précieux pour penser l’avenir. La réappropriation prônée à Brazzaville n’a rien d’une nostalgie ; elle s’inscrit dans une stratégie plus vaste de projection culturelle, soutenue par l’État et accueillie favorablement par la jeunesse.
