Phénomène des plaques absentes en chiffres
Au cœur de Brazzaville et de Pointe-Noire, automobilistes et piétons croisent de plus en plus de véhicules dépourvus de plaques d’immatriculation, phénomène ancien devenu visible, presque banal, qui interroge la gouvernance urbaine et la sociologie des mobilités au Congo-Brazzaville.
Les autorités rappellent que tout véhicule doit porter deux plaques lisibles, sous peine d’amende et d’immobilisation immédiate, dispositions inscrites dans l’article 64 du code de la route révisé en 2017, aligné sur les recommandations de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale.
Pourtant, la brigade routière estime à près de 6 000 les « voitures fantômes » circulant aujourd’hui dans les deux principales villes, un chiffre issu des contrôles aléatoires menés entre janvier et mai 2024 et qui ne cesse, selon elle, d’évoluer à la hausse.
Risques sécuritaires et perception citoyenne
Sociologues et criminologues lient l’augmentation des véhicules non identifiés à un sentiment d’insécurité diffusa, nourri par des récits de braquages ou de kidnappings nocturnes perpétrés par des individus circulant à bord de 4×4 obscurcis, comme l’a détaillé le chercheur Alain Nganga lors d’un colloque sur la sécurité urbaine.
Au-delà des faits divers, la population exprime une gêne quotidienne : imprévisibilité des trajets, soupçon permanent envers certains conducteurs et crainte d’une possible impunité. Sur les réseaux sociaux, le mot-clé « #PlaquesVisibles » agrège désormais témoignages, vidéos et appels à un contrôle accru des forces de l’ordre.
Le commissaire principal Jacques Kindamba nuance cependant : « La grande majorité des automobilistes respecte la loi ; les délinquants utilisent la même stratégie partout dans le monde: masquer les identifiants. » Cette mise en perspective replace la question dans un cadre plus large, incluant la cybercriminalité et les trafics transnationaux.
Cadre légal et action des autorités
Le dispositif administratif congolais s’appuie sur un système d’immatriculation biométrique instauré en 2015. Chaque plaque est associée à un identifiant unique stocké dans une base de données centralisée, interfacée avec la douane, la police et les assurances afin de faciliter la traçabilité des propriétaires de véhicules.
En 2023, une campagne baptisée « Plaque obligatoire » a conduit à la saisie de plus de 1 300 automobiles irrégulières, selon le ministère chargé des Transports. Un comité interministériel a depuis recommandé de coupler les contrôles routiers à des patrouilles intelligentes reposant sur la vidéosurveillance.
Le Parlement examine actuellement un projet de loi prévoyant l’installation progressive de lecteurs automatiques de plaques, dispositif déjà adopté à Kinshasa et Abidjan. Pour la sénatrice Joséphine Ebina, cet outil renforcera la prévention, tout en respectant les libertés, grâce à un encadrement clair des données récoltées.
Facteurs socioéconomiques sous-jacents
Plusieurs facteurs socioéconomiques expliquent la persistance du phénomène. Le coût d’une plaque officielle, environ 45 000 francs CFA, représente presque le quart du revenu mensuel médian en zone urbaine. Certains conducteurs, notamment dans l’informel, privilégient donc la prise de risque plutôt que la régularisation administrative.
S’ajoute la prolifération de véhicules importés temporairement pour des chantiers ou des missions humanitaires, parfois exemptés de taxes. Au terme de leur mandat, ces 4×4 se retrouvent vendus sur le marché secondaire sans être réimmatriculés, créant des zones grises que les trafiquants n’hésitent pas à exploiter.
Enfin, la culture routière, encore jeune, demeure marquée par une socialisation permissive : l’usage du klaxon, les arrêts impromptus et le contournement des règles sont souvent tolérés, analysent les anthropologues. Les plaques effacées deviennent alors un indice supplémentaire d’une négociation quotidienne avec la norme.
Perspectives de régulation durable
Le gouvernement, conscient des enjeux de confiance publique et d’attractivité économique, ambitionne d’atteindre un taux de conformité de 95 % d’ici 2026, objectif inscrit dans le Plan national de développement. Des partenariats public-privé sont à l’étude pour numériser l’ensemble du processus d’immatriculation.
Pour l’expert en gouvernance Jean-Paul Mabiala, « l’efficacité dépendra de la capacité à associer collectivités, assureurs et société civile ». Il prône une pédagogie de proximité, via des séances dans les quartiers et les gares routières, afin de rappeler la dimension collective de la sécurité routière.
À plus long terme, des urbanistes suggèrent d’intégrer un contrôle d’accès électronique aux futurs parkings à étages, tandis que les fabricants locaux, encouragés par le ministère de l’Industrie, étudient la production de plaques infalsifiables utilisant des hologrammes et des encres photochromiques, renforçant l’ancrage industriel national.
En attendant ces évolutions, les patrouilles mixtes police-gendarmerie se déploient chaque week-end sur les boulevards les plus fréquentés. Les interpellations médiatisées montrent, selon le préfet de Brazzaville, « la détermination de l’État à maintenir l’ordre sur la voie publique et à protéger chaque citoyen ».
Les organisations de jeunesse, telles que le Mouvement des Patriotes routiers, organisent en parallèle des « nuits citoyennes » durant lesquelles des bénévoles distribuent des tracts sur l’importance de l’immatriculation et enregistrent en temps réel les doléances, constituant une source précieuse pour l’élaboration des politiques publiques.
Observateurs étrangers soulignent que la régulation des plaques rappelle les défis rencontrés par d’autres économies émergentes ; le Congo-Brazzaville pourrait devenir un modèle régional si sa stratégie associe fermeté répressive, incitations économiques et transparence des données, trois piliers jugés complémentaires par la Banque africaine de développement.
