Un sentiment diffus de méfiance
Dans les rues de Brazzaville on l’entend souvent : « on ne se fait plus confiance ». Derrière cette formule surgit une préoccupation centrale pour la cohésion nationale. La défiance, hier cantonnée aux rumeurs, imprègne désormais les échanges économiques, familiaux, institutionnels.
Une enquête interne à l’Université Marien-Ngouabi, menée en 2023, souligne que 62 % des étudiants interrogés doutent de la parole publique. L’indicateur n’est pas alarmiste, mais il rappelle que la confiance ne se décrète pas : elle se construit, puis s’entretient.
Les ressorts historiques de la crise
Depuis les années 1990, le Congo-Brazzaville a alterné réformes institutionnelles et épisodes de tension. Chaque transition politique s’est accompagnée d’espoirs renouvelés, mais aussi de frustrations. Les attentes parfois surdimensionnées ont nourri le soupçon, créant un terrain propice aux lectures complotistes.
Cependant, la longue stabilité institutionnelle observée depuis le référendum de 2015 a ouvert une fenêtre pour recaler les priorités. Des programmes, comme la Commission nationale de désarmement et la réforme de la fonction publique, visent précisément à restaurer la crédibilité publique.
Dialogue, clé de voûte de l’unité
Le philosophe Jean-Jacques Rousseau rappelait qu’aucun pouvoir n’est suffisamment fort pour contraindre éternellement. La maxime résonne encore sur les bords du fleuve Congo : sans conversation franche, l’autorité s’affaiblit, tandis que la rumeur grossit et pousse chacun à se replier.
Les dernières Concertations nationales, en 2021, ont illustré l’utilité d’un cadre permanent de discussions multipartites. Les représentants des confessions religieuses, de la société civile et des entreprises y ont plaidé pour un mécanisme de suivi indépendant, capable de mesurer la progression des engagements.
Institutions et exemplarité
Les experts du think tank CGA, dans leur rapport 2024, insistent sur l’exemplarité administrative. Lorsque les décisions budgétaires sont prévisibles, lorsque les contrôles des marchés publics sont publiés, la confiance remonte mécaniquement, notamment parmi les entrepreneurs cherchant des financements internationaux.
Brazzaville a déjà engagé plusieurs chantiers : portail de passation électronique, publication trimestrielle des comptes, renforcement de la Cour des comptes. Selon le ministre délégué au Budget, ces évolutions « sécurisent l’investissement et rassurent le citoyen sur l’utilisation de chaque franc public ».
Le rôle crucial de l’économie réelle
Sans perspectives d’emploi, la défiance glisse vite vers l’exaspération. Le Fonds pour l’industrialisation locale, lancé en 2022 avec l’appui de la Banque africaine de développement, vise à soutenir deux cents PME sur trois ans. Les premiers décaissements couvrent déjà l’agro-transformation et le bois.
Pour l’économiste Armand Mouyabi, « chaque emploi créé nourrit un cercle vertueux : revenu, confiance dans l’avenir, participation fiscale, stabilité ». Il estime qu’un taux de croissance supérieur à 5 % pendant cinq ans réduirait significativement la tentation de l’économie informelle.
Jeunesse et réseaux sociaux
La génération connectée puise ses informations sur WhatsApp, Facebook et TikTok, plates-formes où la désinformation circule aussi vite que les mèmes comiques. Un faux chiffre partagé le matin peut devenir, le soir, vérité acceptée, sapant des mois d’efforts institutionnels.
L’Observatoire congolais du numérique prépare un programme d’éducation aux médias destiné aux lycées. Objectif : donner les outils de vérification rapide, mais également valoriser les contenus produits localement, gages de fierté et de cohésion. Le ministère de la Jeunesse soutient l’initiative.
Culture de la responsabilité partagée
Dans nombre de districts, les chefs traditionnels relancent les palabres publiques, moment où les griefs sont exposés en plein air. Loin d’être folkloriques, ces assemblées rappellent que la confiance se décline d’abord à l’échelle du voisinage, avant de s’élargir à la nation.
Les mouvements associatifs féminins, souvent invisibles dans les médias, jouent un rôle décisif. En collectant les contributions communautaires pour les écoles ou les centres de santé, ils prouvent la valeur du volontariat. Chaque chantier achevé renforce le sentiment d’appartenance et réduit la suspicion.
Perspectives à l’horizon 2030
Le Plan national de développement 2022-2026, pilier de la Vision 2030, fixe des cibles mesurables : taux de scolarisation de 95 %, couverture santé de 80 %, digitalisation complète des procédures douanières. Atteindre ces objectifs serait, à lui seul, un puissant injecteur de confiance pour les investisseurs étrangers.
D’ici là, la société congolaise dispose d’un atout : sa résilience culturelle. Lors des inondations de 2020, la mobilisation des quartiers périphériques a précédé toute aide extérieure. Cette capacité d’auto-organisation constitue la base affective sur laquelle bâtir un nouveau contrat social.
Rebâtir la confiance n’est pas l’affaire exclusive des élites. Chaque signature d’acte civil, chaque promesse tenue, chaque débat respectueux solidifie la trame collective. Le Congo possède les leviers nécessaires ; leur activation dépend, en dernier ressort, de la responsabilité partagée de tous.
Le point économique
Selon la Banque mondiale, un gain d’un point de transparence dans la gestion pétrolière pourrait accroître de 0,3 % la croissance annuelle. Autrement dit, la confiance dans la chaîne de valeur des hydrocarbures reste un relais direct de prospérité partagée.
Le Trésor congolais a annoncé, début 2024, l’adhésion au Standard d’extractivité ouverte. Cette décision, saluée par les partenaires, renforce une tendance : l’économie crédible appuie la confiance sociale, et inversement, créant un cercle d’assurance mutuelle pour les marchés.
