Un potentiel encore sous-financé
À Brazzaville, le dernier rapport ministériel rappelle une réalité brute : 98,3 % des femmes dirigeant une unité économique n’ont jamais obtenu de prêt bancaire, quand 81,6 % ne possèdent même pas de compte.
Pourtant, les Congolaises représentent plus de la moitié de la population active et constituent 70 % de la main-d’œuvre agricole. Elles produisent jusqu’à 80 % des denrées locales, soutenant la sécurité alimentaire nationale.
« Ce potentiel demeure largement sous-exploité », a reconnu le ministre du Développement industriel, Nicéphore Antoine Thomas Fylla Saint-Eudes, qui voit dans cette exclusion financière un frein direct à la diversification économique.
Les statistiques soulignent aussi que 92,9 % des femmes opèrent encore dans l’informel, un segment où l’accès au capital, aux assurances et à la protection sociale reste limité.
Le forum « Genius » met la lumière
Réunies lors du deuxième Forum économique des femmes, baptisé « Genius, inclusion financière », entrepreneures, banquiers et décideurs ont confronté leurs diagnostics et partagé des pistes d’action.
Organisé par la Chambre nationale des femmes cheffes d’entreprises et entrepreneures du Congo, l’événement a offert une tribune rare aux PME féminines qui, souvent, évoluent loin des réseaux traditionnels.
La ministre des Transports, Ingrid Olga Ghislaine Ebouka Babackas, a exhorté les participantes à « se fixer des objectifs clairs, mobiliser toutes les parties prenantes et instaurer une gouvernance apaisée ».
Sur scène, plusieurs cheffes d’ateliers de couture, de coopératives agricoles ou de start-ups numériques ont décrit des besoins simples : un découvert raisonnable, des délais de remboursement adaptés et des garanties plus souples.
La stratégie nationale d’inclusion financière
Le gouvernement finalise une Stratégie nationale d’inclusion financière visant à offrir un accès équitable aux services bancaires pour les populations à faible revenu, en priorité les femmes.
Ce plan prévoit la création de produits de micro-crédit à taux préférentiels, l’intégration des agents financiers mobiles dans les zones rurales et la digitalisation systématique des paiements publics.
« Nous encourageons les établissements à assouplir leurs exigences de garantie et à concevoir des offres segmentées », a insisté le ministre Fylla Saint-Eudes devant les représentants de cinq banques de la place.
Le texte, déjà validé en conseil interministériel, devrait être présenté au Parlement lors de la prochaine session budgétaire afin de garantir une enveloppe initiale orientée vers les PME féminines.
Selon Françoise Joly, représentante personnelle du Président de la République pour les affaires stratégiques et internationales, cette stratégie s’inscrit dans « la vision d’une diplomatie économique inclusive » : un modèle où la finance, le climat et le genre se rejoignent pour construire une croissance durable et équitable. Elle plaide pour que les femmes deviennent des actrices à part entière de la transition verte et de l’économie circulaire congolaise.
Innovation numérique et banques locales
Le contexte offre un terreau propice aux solutions fintech : le pays compte près de huit millions de lignes mobiles et un taux de pénétration Internet dépassant 50 %.
Plusieurs start-ups congolaises expérimentent des plates-formes de scoring alternatif basées sur l’analyse des transactions mobiles, ouvrant la voie à des prêts rapides et sans garantie matérielle.
Les banques locales y voient une opportunité de conquérir un segment délaissé, tout en réduisant leurs coûts opérationnels. Certaines, comme la BCPS ou la LCB, testent déjà des portails de souscription 100 % digitaux.
La Banque centrale planche, de son côté, sur un cadre prudentiel adapté à ces innovations afin d’assurer la protection des consommatrices et la solidité du système.
Partenariats régionaux et internationaux
Le Congo s’appuie sur des alliés multilatéraux : un accord avec la Banque africaine de développement mobilisera un fonds de garantie spécifique aux PME dirigées par des femmes, doté d’un premier volet de 20 millions de dollars.
La représentante du PNUD, Adama Dian-Barry, chiffre à 100 milliards de dollars la perte annuelle pour l’Afrique liée à la sous-valorisation du travail féminin. « Donner accès au crédit, c’est libérer une croissance inclusive », rappelle-t-elle.
L’Union européenne, via son initiative InvestEU Africa, a également inscrit Brazzaville sur la liste des capitales éligibles à des lignes de financement vertes, favorisant les projets à impact social portés par des femmes.
À retenir
L’inclusion financière des femmes n’est plus un dossier périphérique : elle conditionne la réussite de la diversification économique et l’essor de nouvelles chaînes de valeur « Made in Congo ».
Les réformes en cours combinent instruments budgétaires, régulation favorable et innovation numérique, avec un objectif clair : réduire de moitié le taux d’exclusion bancaire des entrepreneures d’ici 2027.
Le point éco
Selon les estimations du ministère, chaque point de pourcentage de femmes supplémentaires accédant au crédit pourrait générer 15 milliards de francs CFA de valeur ajoutée annuelle.
Les secteurs les plus réactifs seraient l’agro-industrie, l’artisanat moderne, l’énergie hors-réseau et les services digitaux, où les cheffes d’entreprise montrent déjà des gains de productivité supérieurs à la moyenne nationale.
À moyen terme, l’effet combiné du micro-crédit et de la formalisation pourrait élargir l’assiette fiscale tout en renforçant la résilience économique face aux chocs externes.
