Une réponse sociale à la garde d’enfants
Dans les allées colorées du marché Soukissa, au sud-ouest de Brazzaville, une pièce fraîchement repeinte abrite la première crèche communautaire gérée par les ‘Mama Mobokoli’. Ici, les cris d’enfants se mêlent au bourdonnement des étals, scellant une réponse pragmatique au casse-tête de la garde.
Le concept, importé et adapté d’un modèle kényan, vise d’abord la sécurité sanitaire et affective des tout-petits. Mais il libère surtout leurs mères, majoritairement vendeuses, qui pouvaient perdre jusqu’à deux heures par jour pour allaiter ou surveiller un nourrisson sous la table.
Des chiffres qui attestent l’engouement
Ouverte en juillet 2025, la crèche de Soukissa affichait déjà 39 enfants mi-octobre pour un seuil théorique de 36, selon la gestionnaire du projet, Barth Oko. Le dépassement, toléré par mesure de souplesse, témoigne d’une demande sous-estimée dans cette zone à forte densité commerciale.
La structure sœur du marché Total, inaugurée trois mois plus tard dans Bacongo, a franchi la barre des 65 inscrits pour 60 places. « Le besoin est réel », répète Mme Oko, qui planche déjà sur un troisième site, preuve que l’initiative gagne en notoriété bien au-delà des zones pilotes.
Former et insérer des ‘Mamapreneurs’
Derrière ces chiffres se cache un dispositif d’insertion féminine. Seize Mama Mobokoli ont suivi trois mois de formation portant sur l’éveil, la nutrition et la gestion. Cinq œuvrent à Soukissa, six à Bacongo, tandis que les autres préparent leur implantation future, armées d’un certificat reconnu par l’Ong partenaire.
Jocelyne Mpila, 34 ans, en fait partie. Assise en tailleur au milieu d’une ronde d’enfants, elle répète doucement des syllabes puis récompense d’un sourire les tentatives timides. « Je ne pensais pas exercer un jour un emploi stable et valorisant », confie-t-elle, heureuse de contribuer à la réussite scolaire précoce.
Partenariat avec Medrac Africa
Le projet est adossé au Programme de protection sociale et d’inclusion productive des jeunes, piloté par Medrac Africa. L’organisation s’inspire du modèle Kidogo développé au Kenya, reconnu pour son approche à la fois entrepreneuriale et communautaire. L’objectif affiché est de former une vingtaine de ‘Mamapreneurs’ d’ici fin 2026.
Selon les coordinateurs, la subvention initiale couvre le loyer, les équipements de puériculture et un fonds de roulement de six mois. Au-delà, chaque crèche doit atteindre son équilibre grâce à une tarification modulée : 10 000 francs CFA mensuels en moyenne, soit la moitié du prix pratiqué par le privé.
Cap sur Pointe-Noire et les quartiers périphériques
Forte de la dynamique actuelle, l’équipe projet mène un repérage foncier à Pointe-Noire. Les zones ciblées bordent les marchés Tié-Tié et Loandjili, où la concentration de vendeuses puis d’enfants non scolarisés est jugée critique. L’ambition est de créer un réseau interurbain capable d’essaimer dans d’autres régions.
Mais la proximité reste le maître-mot. Chaque future crèche devra se trouver à moins de cinq minutes de marche des étals pour éviter les trajets périlleux sur des axes encombrés. Ce principe, validé par les autorités municipales, illustre l’attention portée à la sécurité routière autant qu’au confort parental.
À retenir
Les deux premières crèches accueillent déjà 104 enfants pour 96 places théoriques, gérées par 11 Mama Mobokoli diplômées. Les frais mensuels, plafonnés à 10 000 francs CFA, rendent la garde accessible à des vendeuses gagnant parfois moins de 60 000 francs. Le déploiement prévoit Pointe-Noire dès l’an prochain.
Le point juridique/éco
Le cadre réglementaire congolais impose depuis 2019 une déclaration sanitaire et administrative pour toute structure de garde. Medrac Africa accompagne les Mama Mobokoli dans ces formalités, l’État ayant simplifié la procédure pour encourager le secteur privé social. Les crèches obtiennent ainsi un récépissé en trente jours, contre soixante auparavant.
Sur le plan économique, le modèle repose sur un équilibre subtil entre subvention initiale et autofinancement progressif. Une marge bénéficiaire de 15 % est intégrée pour garantir la motivation des encadrantes et renouveler le matériel. Les projections prévoient la rentabilité du premier site dès la deuxième année d’exploitation.
Impact sur l’apprentissage précoce
Au-delà du simple gardiennage, le programme pédagogique met l’accent sur la stimulation cognitive. Comptines en lingala et en français, jeux de coordination motrice et dégustations de bouillies enrichies s’enchaînent. Les fiches d’évaluation hebdomadaires, partagées avec les parents, permettent de repérer précocement les retards de langage ou de motricité.
Le docteur pédiatre Florent Makosso, sollicité comme conseiller bénévole, observe une amélioration de la courbe de poids chez plusieurs enfants suivis depuis trois mois. « Une alimentation équilibrée et la réduction des maladies opportunistes grâce à l’hygiène stricte expliquent ces progrès », estime-t-il, saluant un outil concret de santé publique.
Vers une reconnaissance institutionnelle
Sensible à l’impact social du dispositif, la mairie de Brazzaville envisage d’inclure les crèches communautaires dans son plan urbain d’éducation. Une subvention municipale pourrait couvrir la création d’aires de jeux sécurisées. Cette perspective, encore en discussion, ouvrirait la voie à une véritable politique d’accueil de la petite enfance.
Pour les ‘Mama Mobokoli’, cette reconnaissance officielle constituerait aussi un levier d’accès à des financements bancaires plus importants.
