Paris face à un continent en mutation
Depuis une décennie, la diplomatie française tente de se réinventer en Afrique, bousculée par la montée en puissance de la Chine, de la Turquie et des puissances du Golfe. L’heure n’est plus aux certitudes d’antan ; elle est au dessein partenarial pragmatique.
Le retrait progressif des opérations militaires au Sahel a révélé une exigence : reconstruire une influence davantage économique et culturelle. Pour y parvenir, Élysée et Quai d’Orsay pointent désormais les États stables et disposés à dialoguer d’égal à égal.
Brazzaville, partenaire clé d’une équation nouvelle
Au cœur du Golfe de Guinée, le Congo-Brazzaville réunit plusieurs atouts. Sa stabilité institutionnelle, alliée à des ressources abondantes en pétrole, gaz et forêts, lui confère un rôle charnière entre Afrique centrale et Atlantique.
Depuis la visite du président Sassou Nguesso à Paris en 2021, les lignes bougent. « Notre relation se fonde sur la confiance et la convergence d’intérêts », confiait alors un diplomate français, soulignant la volonté partagée de sécuriser les couloirs maritimes et de diversifier l’économie congolaise.
Énergies et infrastructures, le test grandeur nature
TotalEnergies, présent à Pointe-Noire depuis cinquante ans, a lancé l’an passé un programme d’investissements évalué à 600 millions d’euros pour moderniser le terminal pétrolier de Djéno et développer le gaz associé. L’objectif : transformer le gisement en moteur régional de production d’électricité à faible empreinte carbone.
En parallèle, l’extension du port en eau profonde de Pointe-Noire, opérée par Congo Terminal, filiale de Bolloré Ports, illustre la stratégie « win-win ». Les autorités congolaises y exigent un accroissement du contenu local et une montée en compétence de la main-d’œuvre, tandis que l’opérateur français bénéficie d’un hub logistique appelé à servir tout le bassin du Congo.
Les géants privés français réajustent le tir
CMA CGM, troisième armateur mondial, lorgne sur l’ouverture d’une plateforme logistique à Oyo afin de desservir la Cuvette et l’hinterland gabonais. « Le marché intérieur congolais est modeste, mais sa position géographique est stratégique », observe un consultant maritime de Douala.
Dans le secteur forestier, le groupe Rougier multiplie les partenariats de transformation sur place, répondant à la nouvelle réglementation congolaise qui limite l’exportation de grumes brutes. Paris y voit un laboratoire pour replacer son industrie dans les chaînes de valeur africaines.
Regards d’experts congolais
Pour l’économiste Guylain Nianga, « le moment est propice au rééquilibrage : le Congo peut attirer les capitaux français, tout en négociant des transferts technologiques plus solides qu’auparavant ». Il note toutefois la pression concurrentielle chinoise sur les prix et la rapidité d’exécution des chantiers.
La politologue Mireille soudé-Babi insiste sur la dimension linguistique : « La francophonie demeure un atout soft power, notamment dans l’éducation et la culture numérique. Brazzaville et Paris gagneraient à accélérer l’enseignement professionnel bilingue pour répondre aux besoins des entreprises ».
À retenir
Congo-Brazzaville, par sa stabilité et ses ressources, s’invite au centre de la recomposition française en Afrique. Énergies, logistique portuaire et formation constituent les trois leviers d’un rapprochement qui se veut équilibré face aux appétits chinois et turcs.
Le point éco
Selon les estimations de la Banque mondiale, chaque pourcent d’augmentation du trafic conteneurisé à Pointe-Noire pourrait générer 0,3 point de PIB supplémentaire. L’enjeu pour Brazzaville est de capter ces dividendes par la création d’emplois locaux et par une fiscalité attractive mais protectrice.
