Brazzaville applaudit un sacre francophone
Sous les tonnelles de la librairie Les Manguiers, à Brazzaville, la soirée respirait l’odeur du papier neuf et des mangues mûres. Invités, lecteurs et étudiants se sont pressés pour célébrer « Le rêve du pêcheur », roman primé de la Camerounaise Hemley Boum.
En mars 2025, l’ouvrage a raflé le prestigieux prix des cinq continents de la Francophonie, confirmant une trajectoire jalonnée déjà du prix Louis-Guilloux 2024 et du Grand prix Afrique 2025. Brazzaville saisit aujourd’hui l’occasion de rendre visible ce succès continental au public congolais.
Les Manguiers, scène d’une soirée littéraire
À l’initiative de l’association Culture Elongo, la rencontre a mêlé lectures croisées, improvisations musicales et échanges critiques. Pour beaucoup, ce format hybride rappelle que la littérature d’Afrique centrale prospère quand elle sort des salons feutrés et investit les lieux populaires de partage.
Premier à prendre la parole, le Dr Ulrich Bakoumissa Ngouani a décrit « une écriture de filiation qui convoque la réconciliation culturelle ». Selon lui, Hemley Boum réussit à faire vibrer la mémoire des ancêtres sans céder au folklore, faisant dialoguer modernité et tradition avec finesse.
Une fresque familiale entre deux rives
Le roman superpose deux époques, tissant la vie de Zack, psychologue parisien en plein naufrage intime, à celle de Zacharias, son grand-père pêcheur confronté dans les années 1960 à l’irruption d’une compagnie forestière. Les destins, séparés par l’Atlantique, convergent autour d’un même secret familial.
À travers ces miroirs narratifs, l’auteure interroge l’exil : partir suffit-il à effacer les blessures, ou les transporte-t-on dans ses valises invisibles ? Les silences, les rêves et même les odeurs de mangrove deviennent autant de passerelles entre générations dispersées mais indéfectiblement liées.
Ce que le Dr Bakoumissa appelle la « tension entre mémoire et oubli » se lit dans le choix d’une langue ample, à la fois française et traversée d’inflexions bantoues. Hemley Boum prouve qu’on peut célébrer l’héritage africain sans se priver de résonances universelles.
Échos locaux et enjeux environnementaux
L’arrivée de la société forestière, pivot du récit, résonne particulièrement au Congo-Brazzaville où l’exploitation durable du bois figure au cœur des politiques publiques. Le roman nuance l’idée de progrès en soulignant l’impact social sur les communautés côtières, thème qui trouve un écho auprès des lecteurs locaux.
Dans la salle, des enseignants rappellent que Brazzaville a vu naître nombre de revues francophones dès les années 1950. La conversation glisse alors sur la circulation des ouvrages entre rives du Congo et diasporas d’Europe, question logistique que les libraires veulent résoudre via l’édition numérique.
Francophonie et diplomatie culturelle
Au-delà de la littérature, l’événement illustre l’ambition brazzavilloise de rayonner dans l’espace francophone. Selon la chargée de mission de Culture Elongo, « le prix des cinq continents confère une visibilité accrue à nos propres créateurs, en montrant que la création africaine peut s’imposer partout ».
Le service culturel de l’Organisation internationale de la Francophonie, saluant l’initiative, a rappelé son programme d’appui à la traduction, volet décisif pour que des voix comme celle de Boum accèdent au marché américain ou brésilien. Brazzaville espère accueillir bientôt une résidence d’auteurs soutenue par ce fonds.
Marché du livre et stratégies éditoriales
Côté édition, Gallimard se félicite des 25 000 exemplaires déjà vendus, chiffre notable pour un roman africain contemporain. La directrice du pôle international évoque « un bouche-à-oreille porté par les clubs de lecture congolais ». Des réimpressions sont annoncées pour accompagner la rentrée littéraire de septembre.
Dans l’encadré « À retenir », les organisateurs rappellent trois données clés : l’œuvre compte 352 pages, elle est parue en janvier 2024 et elle constitue le quatrième roman d’Hemley Boum. Autant d’indicateurs qui, selon eux, devraient nourrir les programmes scolaires du secondaire congolais.
Le point éco du débat souligne que l’industrie du livre représente moins de 0,5 % du PIB national, malgré un potentiel réel. L’alignement sur les standards internationaux de distribution et les exonérations de TVA sur les ouvrages éducatifs sont cités comme leviers pour soutenir la filière.
Voix de l’auteure et mobilisation jeunesse
Déjà lauréate du prix Ahmadou-Kourouma en 2019, Boum confie par visioconférence que « voir son livre célébré à Brazzaville rappelle la solidarité qui unit nos fleuves et nos imaginaires ». Son intervention, chaleureusement applaudie, a été projetée sur un écran placé entre deux étagères d’essais politiques.
À la fermeture, la librairie écoulait déjà la moitié de son stock. De nombreux participants annoncent vouloir relire le roman avant la prochaine Nuit des Idées prévue en février. « Nous voulons que Brazzaville reste une capitale de la lecture », résume le libraire Aristide Makosso.
Les clubs universitaires, partenaires de l’événement, ont lancé un concours de critique littéraire ouvert aux étudiants de Marien-Ngouabi. Les trois meilleures analyses seront publiées dans la revue en ligne Palabres. Objectif affiché : encourager l’écriture académique tout en stimulant une pensée critique sur les fictions africaines.
Perspectives pour la politique du livre
Le ministère de la Culture étudie la possibilité d’un pass lecture subventionné, destiné aux moins de vingt-cinq ans, afin d’ouvrir pleinement le marché national aux autrices francophones émergentes.
