Une opération aérienne d’envergure
L’aéroport militaire de Kénitra s’est animé à l’aube du 18 août. Quatre avions cargos attendaient l’ordre de décoller vers l’Égypte, escale nécessaire avant Gaza.
Aux commandes, le Centre royal pour le secours et les secours d’urgence a mobilisé pilotes, logisticiens et médecins dans un dispositif rodé lors des séismes de 2023.
Le volume de fret atteint cent tonnes, témoignage tangible de la décision personnelle du Roi Mohammed VI, également président du Comité Al-Qods, d’intensifier le pont humanitaire.
Le contenu vital du convoi
Les manifestes de chargement indiquent 45 tonnes de farine enrichie, 30 tonnes de lait infantile, 20 tonnes d’huiles végétales et cinq tonnes d’anti-biotiques à large spectre.
Ce choix répond aux indicateurs nutritionnels transmis par les agences onusiennes, lesquelles alertent depuis juin sur une crise croissante de la malnutrition aiguë chez les enfants gazaouis.
Pour la partie pharmaceutique, Rabat a consulté des pédiatres palestiniens qui réclamaient davantage d’analgésiques adaptés aux nourrissons, rarissimes depuis le blocage de points de passage.
Acheminement direct aux bénéficiaires
En conseil restreint, le Souverain a exigé que la cargaison soit remise sans délai à la partie palestinienne, sans transiter par des entrepôts tiers souvent sujets à congestion.
Les diplomaties marocaine, égyptienne et palestinienne ont établi un corridor administratif accéléré, réduit à trois signatures, contre neuf habituellement requises pour les acheminements humanitaires classiques.
Le Croissant-Rouge palestinien assurera la réception au poste de Rafah avant de convoyer les colis vers les hôpitaux de Deir al-Balah et de Khan Younès.
Réception et distribution à Gaza
Contacté depuis Gaza-City, le docteur Sami Abu-Hassan salue une «bouffée d’oxygène réelle pour les dispensaires périphériques, souvent oubliés des circuits d’aide», dit-il.
Sur le tarmac, les palettes portent un code couleur facilitant un tri rapide : rouge pour les urgences opératoires, vert pour la nutrition infantile, bleu pour les rations familiales.
Cette méthodologie, développée après le séisme d’Al-Haouz, réduit de 30 % le temps de distribution interne, selon le colonel Abdellah El-Aoufi chargé de la chaîne logistique.
Dimension humanitaire et diplomatique
Le Maroc inscrit cette action dans la continuité des résolutions onusiennes appelant à protéger les civils à Gaza, tout en maintenant une diplomatie de passerelle entre Israël et la Palestine.
Pour le professeur Mohamed Chtatou, politologue à Rabat, «l’aide humanitaire conforte le rôle de puissance médiatrice que le souverain souhaite pour son pays dans un voisinage stratégique instable».
Au siège de l’Union africaine, des diplomates signalent que l’initiative redonne de la visibilité au Comité Al-Qods, structure longtemps discrète, présidée par Mohammed VI depuis 1975.
La démarche tranche avec la concurrence humanitaire observée ces derniers mois, où plusieurs cargaisons, trop médiatisées, ont été bloquées dans les sables du Sinaï faute de coordination.
Regards d’Afrique centrale
À Brazzaville, le ministère congolais des Affaires étrangères salue «un geste solidaire qui rappelle la nécessaire cohésion africaine face aux crises humanitaires», selon une note verbale publiée le 19 août.
Le Congo-Brazzaville, qui préside cette année le Comité consultatif permanent des Nations unies pour la sécurité en Afrique centrale, voit dans l’initiative marocaine un modèle d’opération rapide et ciblée.
Selon le chercheur congolais Arsène Moukassa, «la mutualisation des flottes militaires pour des missions civilo-humanitaires pourrait devenir un axe majeur de la coopération Sud-Sud en 2024».
Brazzaville prépare d’ailleurs l’accueil d’un forum sur les corridors aériens humanitaires africains, où l’expérience marocaine devrait être détaillée par des officiers de l’Armée royale de l’air.
Perspectives pour la coopération Sud-Sud
L’opération illustre la montée en puissance de mécanismes africains autonomes pouvant suppléer, en urgence, aux dispositifs multilatéraux saturés.
En mobilisant exclusivement des fonds nationaux, Rabat souligne une capacité d’intervention sans conditionnalité, appréciée par les populations et rarement contestée sur le terrain diplomatique.
Les analystes notent toutefois que la pérennité de ces ponts aériens dépendra du coût du carburant et des autorisations de survol, questions très sensibles dans la région MENA.
Pour Hassan Baraka, économiste marocain, «une plateforme logistique maghrébo-sahélienne pourrait optimiser les rotations et réduire l’empreinte carbone, argument désormais incontournable auprès des bailleurs verts».
L’idée fait écho aux discussions menées au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, intéressée par un hub de fret à Pointe-Noire reliant Atlantique et Sahel.
Sur le terrain, les bénéficiaires gazaouis restent focalisés sur l’immédiat : une bouteille d’huile, une boîte de lait deviennent symboles de solidarité concrète venant d’un Sud souvent décrit comme impuissant.
La fenêtre médiatique ouverte par cette cargaison offre aussi un rappel : l’accès humanitaire n’est pas un sujet périphérique, mais un indicateur de gouvernance régionale.
Dans ce domaine, le Maroc capitalise sur une réputation de fiabilité, soutenue par des chiffres : douze opérations similaires ont été conduites en six ans, sur trois continents.
Cette constance nourrit un soft power discret, que les chancelleries africaines observent avec pragmatisme, conscientes des bénéfices potentiels pour la stabilité sous-régionale.
En attendant, les camions frigorifiques chargés de cartons marqués au drapeau marocain franchiront Rafah dans les heures qui viennent, annoncent les coordinateurs palestiniens.
Leur arrivée, prévue avant la tombée de la nuit, permettra de ravitailler des dispensaires où les stocks de lait thérapeutique étaient, selon un infirmier local, «à moins de 48 heures de rupture».
