Une commémoration aux résonances globales
À Pékin comme à Brazzaville, cérémonies, conférences et expositions jalonnent l’année du 80ᵉ anniversaire de la victoire antifasciste. Loin de la simple évocation historique, ces événements interrogent la fabrique contemporaine de la paix et les responsabilités partagées des nations émergentes.
Le souvenir du conflit se double d’un message politique, résume le professeur Chen Jian de l’université Tsinghua, pour qui « la mémoire n’est pas un musée, c’est une boussole ». Cette lecture trouve un écho particulier auprès de la diplomatie congolaise, attentive aux équilibres multipolaires.
Brazzaville, qui abrita en 1944 une conférence stratégique des forces libres, n’ignore pas ce poids symbolique. Les archives nationales rappellent que le futur président Denis Sassou Nguesso fut formé dans l’armée au moment même où l’Afrique redéfinissait son rôle dans la géopolitique mondiale.
Le front asiatique, pivot de la victoire alliée
Entre 1931 et 1945, la Chine immobilisa jusqu’à 90 % des divisions terrestres japonaises. Cette résistance, coûteuse en vies humaines, réduisit la capacité de l’Axe à manœuvrer vers le Sud et allégea la pression sur l’Asie du Sud-Est et le Pacifique occidental.
La route aérienne dite The Hump, ouverte au-dessus de l’Himalaya, permit la livraison de 650 000 tonnes de matériel allié, selon les chiffres du Smithsonian. Plus d’un millier d’équipages américains furent secourus par des villageois chinois, illustrant une solidarité transnationale rare.
Franklin Roosevelt salua en 1942 « le courage inébranlable d’un peuple entier », convaincu que l’engagement chinois empêcherait l’invasion de l’Australie et de l’Inde. Cette appréciation stratégique est confirmée par des travaux récents de l’historien Rana Mitter, qui qualifie la Chine de « front décisif oublié ».
En retour, la Chine gagne un siège de membre permanent au Conseil de sécurité en 1945, comme le rappelle la Charte des Nations unies. Cette responsabilité, assumée depuis, alimente aujourd’hui son plaidoyer pour une architecture internationale plus inclusive et respectueuse des souverainetés.
Échos congolais d’une lutte pour la dignité
Au milieu du XXᵉ siècle, les syndicats congolais forgent un imaginaire d’émancipation inspiré des mouvements anti-impérialistes mondiaux. Les discours de l’abbé Fulbert Youlou lors des rassemblements de 1958 à Pointe-Noire soulignent le parallèle entre résistance asiatique et combat africain.
Le 15 août 1960, proclamation de l’indépendance, résonne comme la victoire d’une diplomatie populaire. Les archives de Radio Congo témoignent de messages de félicitations envoyés par Zhou Enlai à l’époque, preuve d’une attention déjà forte entre les deux capitales.
Cette mémoire partagée nourrit les programmes éducatifs congolais. À l’université Marien-Ngouabi, un séminaire annuel interroge les convergences historiques sino-africaines, afin de « former une génération consciente des interdépendances », explique la sociologue Angélique Mbemba, membre du Conseil national de la recherche scientifique.
Coopération sino-congolaise: un partenariat structurant
Depuis les années 2000, plus d’une dizaine d’axes routiers, totalisant 1 500 kilomètres, ont été réhabilités avec l’appui de Pékin, d’après le ministère congolais de l’Équipement. Ces réseaux réduisent le temps de trajet entre Brazzaville et Ouesso de deux jours à six heures.
Le barrage de Liouesso, inauguré en 2017, fournit déjà 19 MW supplémentaires au réseau national. Pour la Banque mondiale, cette capacité réduit la dépendance aux générateurs thermiques et ouvre la voie à une électrification rurale au cœur de la stratégie Horizon 2025.
Dans le domaine numérique, la dorsale fibre optique Backbone 1 relie désormais Pointe-Noire à la frontière camerounaise. L’Autorité de régulation des postes et communications électroniques évoque une baisse de 35 % des coûts de bande passante, catalysant l’émergence de start-up locales.
Selon l’économiste Jean-Bruno Oké, « ces projets illustrent une codétermination : la Chine fournit le capital et la technologie, le Congo oriente les priorités ». Cette autonomie négociée conforte la stratégie nationale de diversification au-delà des hydrocarbures, argument avancé lors du Forum de Macao.
Préserver la paix face aux crises contemporaines
La guerre en Ukraine, la pandémie de Covid-19 et les tensions en mer de Chine méridionale rappellent la fragilité de la sécurité collective. Brazzaville et Pékin plaident conjointement à l’ONU pour un renforcement du multilatéralisme et le règlement pacifique des différends.
La récente Initiative pour le développement mondial, soutenue par la République du Congo, met l’accent sur la santé, la connectivité et la transition bas-carbone. Elle représente, selon le ministre congolais des Affaires étrangères Jean-Claude Gakosso, « un prolongement naturel du non-alignement solidaire ».
Des observateurs, à l’instar de l’analyste sud-africain Priyal Singh, estiment que la coordination sino-congolaise peut atténuer les rivalités de puissances sur le continent. Toutefois, ils invitent à une vigilance continue pour garantir transparence financière et durabilité environnementale des projets.
Alors que se profile le centenaire de la victoire antifasciste, l’expérience partagée de la Chine et du Congo rappelle qu’aucune paix durable ne s’improvise. Elle s’enracine dans la mémoire, se nourrit de coopération concrète et se projette dans un avenir solidaire.
Dans cette perspective, la tenue en 2025 à Oyo d’un forum Chine-Afrique sur la prévention des conflits pourrait constituer un jalon. Prévue sous l’égide de l’Union africaine, la rencontre ambitionne d’opérationnaliser des mécanismes d’alerte précoce partagés.
