Un parcours forgé sur le terrain
Milan, 1979. Claudio Descalzi sort diplômé de physique et rejoint deux ans plus tard Eni comme ingénieur de terrain. Quarante ans plus tard, le même homme pilote la major italienne et en a fait un acteur clef de l’énergie africaine.
Cette ascension, nourrie de séjours en Libye, au Nigeria ou en mer du Nord, lui a donné une connaissance intime du sous-sol et des équilibres géopolitiques. Ses pairs le décrivent comme un négociateur discipliné, capable d’aligner rapidement technique, finance et diplomatie.
À la tête d’Eni depuis 2014, il siège aussi au Oil and Gas Climate Initiative et au World Economic Forum, où il défend une transition énergétique pragmatique s’appuyant sur le gaz naturel, ressource qu’il considère comme la « colonne vertébrale » du mix africain.
Le virage gazier africain
Face à la crise russo-ukrainienne, Descalzi a persuadé l’Union européenne d’examiner l’alternative africaine pour sécuriser son approvisionnement. L’Italie a déjà substitué une partie des 20 milliards de m³ russes par des molécules venues d’Algérie, d’Égypte ou du Mozambique.
Sous son impulsion, les projets LNG les plus rapides du continent ont vu le jour. Zohr en Méditerranée, Coral South au large du Mozambique ou Baleine en Côte d’Ivoire ont franchi l’étape finale d’investissement en un temps record, tout en affichant une empreinte carbone contenue.
En interne, le plan Mattei, piloté depuis Rome, engage près de neuf milliards de dollars d’investissement sur quatre ans dans plusieurs pays africains stratégiques. Objectif : répondre à une demande locale en hausse de 7 % par an, sans négliger la part exportable vers l’Europe.
Partenariat exemplaire au Congo
À Pointe-Noire, la plateforme Tango FLNG a démarré en décembre 2023, première étape du projet Congo LNG. Capable de liquéfier 0,6 million de tonnes de gaz par an, elle sera rejointe fin 2024 par Nguya FLNG, qui quadruplera la capacité totale.
Le ministre congolais des Hydrocarbures, Bruno Jean-Richard Itoua, salue « un jalon décisif pour l’industrialisation nationale et la sécurité énergétique régionale ». La manne gazière alimentera le marché domestique, soutiendra les recettes publiques et contribuera à l’électrification, priorité du Plan national de développement.
Eni emploie déjà plusieurs milliers de Congolais, dont des ingénieurs formés à l’Institut du Pétrole et du Gaz de Kintélé. D’ici trois ans, le groupe prévoit qu’au moins 80 % des postes d’encadrement local seront occupés par des talents nationaux.
Avancées sociales et sociétales
Au-delà des hydrocarbures, Descalzi pousse des programmes de cuisson propre. En Angola, plus d’un demi-million d’habitants utilisent déjà des réchauds au gaz distribués avec le concours d’Eni et des ONG locales, une initiative appelée à atteindre deux millions de bénéficiaires.
Le même esprit prévaut dans l’éducation. À Luanda, le complexe cardiopulmonaire soutenu par Azule Energy, joint-venture entre Eni et BP, sert aussi de centre de formation pour de jeunes médecins africains. Des programmes similaires existent au Nigeria, en Côte d’Ivoire et désormais au Congo.
L’égalité femmes-hommes figure parmi ses priorités. L’entreprise affirme qu’un quart de ses cadres africains sont des femmes, contre 10 % il y a dix ans. « Il faut que les Africaines trouvent leur place sur les plateformes comme dans les laboratoires », répète le dirigeant.
Diplomatie énergétique à visage humain
Contrairement à de nombreux patrons d’IOC, Descalzi se rend personnellement auprès des chefs d’État. Ces tête-à-tête réguliers avec Denis Sassou Nguesso, Abdelmadjid Tebboune ou João Lourenço nourrissent une confiance mutuelle, facilitant des décisions rapides sur les licences ou les cadres fiscaux.
« Il écoute avant de proposer », confie un diplomate de la CEMAC. Le patron milanais partage volontiers ses retours d’expérience sur la gouvernance des ressources ou la planification d’infrastructures, sans jamais dicter la conduite à tenir, une attitude souvent saluée en coulisses.
L’exercice s’étend aux jeunes. À Abuja ou Maputo, Descalzi consacre systématiquement une session à des étudiants en génie pétrolier. Son message se veut motivationnel : « Vous devez être les premiers architectes de la transition bas carbone de votre pays ». Les réseaux sociaux s’en font l’écho.
Perspectives et défis
Les marchés prévoient une demande africaine de gaz doublée d’ici 2040. Pour y répondre, Eni mise sur l’amont, le mid-stream et les biocarburants, tout en poursuivant ses efforts de réduction de méthane. L’équation économique reste serrée mais la trajectoire semble maintenue.
Dans un contexte de concurrence accrue, le dirigeant peut compter sur l’avantage première entrée acquis au Congo, en Côte d’Ivoire ou en Angola. Ces hubs serviront de plateformes régionales, livrant à la fois les foyers africains, les usines locales et les terminaux européens.
Reste le défi du capital humain : former assez d’ingénieurs énergéticiens pour accompagner cette croissance. Descalzi en fait un cheval de bataille, sûr qu’« une main-d’œuvre africaine hautement qualifiée est la meilleure garantie pour la souveraineté énergétique du continent ». Pari lancé.
Les observateurs estiment que l’année 2026, marquée par plusieurs mises en production, confirmera cette stratégie à grande échelle.
