À Brazzaville, la campagne pour la présidentielle du 15 mars s’est ouverte sans véritable rival face au président sortant. L’opposition dénonce un scrutin verrouillé, quand une partie de la société civile y voit surtout l’absence de réponse aux urgences du quotidien.
Un favori incontesté après quatre décennies au pouvoir
Denis Sassou-Nguesso, 82 ans, dont plus de quarante passés à la tête de l’État, aborde ce scrutin en position dominante. Six autres candidats figurent sur les bulletins, mais la plupart restent sans réelle envergure nationale.
L’absence des principaux partis d’opposition pose d’emblée la question de l’enjeu de cette élection. Pour ses détracteurs, le résultat semble écrit avant même l’ouverture des bureaux de vote, ce qui vide le calendrier électoral de sa charge démocratique.
Une opposition que le pouvoir aurait « muselée »
Joe Washington Ebina, président de la Fondation Ebina pour les droits humains, décrit un contexte « politique et institutionnel vraiment fragile ». Selon lui, quarante ans de concentration du pouvoir ont laissé une opposition affaiblie et, dit-il, « muselée ».
Il insiste sur le poids des détentions. Depuis près de dix ans, des figures comme le général Jean-Marie Michel Mokoko et Okombi Salissa sont emprisonnées. Leur incarcération aurait, selon lui, réduit la capacité d’organisation des partis adverses.
Ces arrestations remontent à la présidentielle de 2016. Mokoko avait été interpellé puis condamné, à l’issue d’un procès dénoncé par l’Union européenne, avant que sa détention ne soit confirmée en 2018. Un précédent qui pèse encore sur le climat actuel.
Des consignes de vote restées silencieuses
Interrogé sur d’éventuelles instructions données par ces opposants détenus, Joe Washington Ebina reconnaît n’avoir « pas entendu de leur part une consigne envers la population ». Ces voix, longtemps influentes, se font désormais rares.
Il les présente comme « des citoyens muselés », placés « dans des conditions très précaires à la maison d’arrêt ». Faute de message clair, l’idée même d’un mot d’ordre de boycott reste impossible à attribuer formellement à ces personnalités emblématiques.
Un « théâtre » dénoncé par la société civile
Pour expliquer le manque de concurrents sérieux, le militant évoque une « instrumentalisation ». Il décrit un espace public verrouillé, où les médias publics seraient contrôlés par le pouvoir et où le découpage électoral a été contesté par l’opposition.
« Le président de la République reste le maître de toute cette situation », résume-t-il. Selon ce constat, les grands ténors de l’opposition demeurent invisibles sur le terrain, laissant le champ largement dégagé pour le sortant.
Cette lecture rejoint les inquiétudes exprimées sur l’état des libertés publiques. Le rapport 2025 du Centre d’action pour le développement, basé à Brazzaville, pointe de multiples arrestations et détentions qualifiées d’arbitraires.
Un « climat de peur » qui pèse sur l’expression
Joe Washington Ebina parle d’un « climat délétère » installé depuis quelque temps. Il évoque l’exécution de personnes présentées comme des « bandits », sans passage par la justice, qui aurait nourri un sentiment de crainte dans la population.
Ce climat, dit-il, a touché jusqu’aux activités ordinaires des partis. Réunions, rencontres entre partisans et travail interne d’organisation auraient été entravés. L’insécurité dans les grandes villes, à Brazzaville comme à Pointe-Noire, sert souvent de justification à ces restrictions.
Pour lui, un environnement aussi tendu « ne peut qu’entacher une évolution simple d’une démocratie normale ». La libre expression, condition de tout débat électoral apaisé, en sortirait durablement fragilisée.
Une élection détachée des urgences quotidiennes
Au-delà des rapports de force, l’invité ramène l’enjeu au concret. Les Congolais, dit-il, évoquent surtout leurs difficiles conditions de vie, jusqu’à la simple obtention d’un passeport, plutôt que la compétition électorale en elle-même.
Il égrène une série d’attentes restées sans réponse : accès à l’électricité et à l’eau potable, état des hôpitaux, assainissement des villes. Il cite aussi le cas des retraités, qui cumuleraient près de cinquante mois d’arriérés de pensions.
« Ce qu’il n’a pas pu faire en 40 ans, il ne le fera pas avec cinq ans de plus », tranche-t-il. De ce raisonnement découle une conviction sombre : un cinquième mandat ne changerait rien à la trajectoire du pays.
Un scrutin sans engouement populaire
Faute d’adversaires de poids, l’élection ne suscite, selon lui, aucun véritable enthousiasme. « Chaque élection qui passe, le président de la République est toujours gagnant », observe-t-il, y voyant la confirmation d’un système installé.
Les mêmes interrogations reviennent : les prisonniers politiques seront-ils libérés, les conditions de vie améliorées ? À ces questions, le militant répond par un pessimisme assumé. « Il n’y a pas d’espoir », conclut-il, décrivant « les mêmes dirigeants » porteurs de « la même sauce ».
Reste une certitude pour l’opposition et une partie de la société civile : derrière le décompte des voix du 15 mars, c’est la continuité d’un pouvoir, et l’attente d’un quotidien meilleur, qui restent au cœur du débat congolais.
