Une mission de repérage stratégique
En arrivant à Brazzaville, la délégation du Forum des organisations de solidarité issues des migrations a choisi de placer la barre haut. Trois jours d’ateliers et d’entretiens ont posé le décor d’une alliance qu’elle espère exemplaire entre diaspora et institutions nationales.
« Notre objectif est d’outiller l’État et les collectivités pour qu’ils dialoguent avec leurs ressortissants de l’étranger comme avec de véritables investisseurs », résume Alioune Sy, président du Forim, en marge de la session inaugurale organisée le 12 novembre.
Financé par l’Union européenne, le programme Connect’Diasporas concerne six pays, dont le Congo. Sa valeur ajoutée, défend le Forim, est d’offrir un cadre commun de travail plutôt que de disperser les initiatives dans une multitude de projets isolés.
Diaspora congolaise, réservoir d’investissements
Selon les estimations de la Banque mondiale, les transferts des Congolais de l’étranger atteignent chaque année plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, une manne qui alimente surtout la consommation familiale.
Les autorités veulent désormais orienter ces fonds vers la production, les infrastructures sociales ou l’économie numérique, secteurs identifiés comme prioritaires dans le Plan national de développement 2022-2026.
Pour le géographe Patrice Banzouzi, enseignant à l’Université Marien-Ngouabi, « la diaspora représente une capitale humaine de pointe, formée souvent dans les meilleures écoles, qui peut contribuer à la diversification économique voulue par le gouvernement ».
Connect’Diasporas, la méthode
Concrètement, le programme propose une série de diagnostics territoriaux menés par des experts mixtes, Congolais résidents et expatriés, afin de cartographier les besoins des collectivités et les compétences disponibles dans la diaspora.
Une plateforme numérique, en cours de développement, permettra de croiser offres et demandes, de suivre l’avancée des projets et de sécuriser les circuits financiers grâce à des partenaires bancaires agréés.
Le Forim insiste : il s’agit de soutenir des organisations structurées — associations, coopératives, municipalités — et non des initiatives individuelles, afin de garantir un effet d’entraînement durable.
Dialogues institutionnels en coulisses
Durant sa mission, la délégation a été reçue par les ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Planification. Tous ont réaffirmé la volonté de l’exécutif de « faire de la diaspora un pilier du développement local ».
Des entretiens ont également eu lieu avec l’Agence française de développement et l’ambassade de France, partenaires historiques du Congo sur les dossiers d’aménagement urbain et d’entrepreneuriat.
En toile de fond, l’enjeu est de mobiliser des financements additionnels, publics comme privés, pour compléter les budgets municipaux et accélérer la réalisation d’équipements de proximité.
Retombées attendues pour les collectivités
Les collectivités ciblées, souvent confrontées à des contraintes budgétaires, espèrent profiter de l’expertise technique des expatriés pour améliorer la gestion de l’eau, de l’énergie ou des déchets.
Plusieurs maires, présents à l’atelier, ont exprimé leur intérêt pour des projets d’agro-transformation ou de formation professionnelle, domaines susceptibles de créer des emplois non délocalisables.
Le directeur du Fonds d’impulsion, de garantie et d’accompagnement, Rigobert Ngoma, voit dans Connect’Diasporas « une opportunité de fédérer l’épargne de la diaspora autour de “clusters” locaux, en complément des instruments déjà proposés par le FIGA ».
À retenir
Connect’Diasporas veut passer d’une logique de transferts sociaux à une logique d’investissements productifs, en alignant les actions de la diaspora sur les priorités du Plan national de développement et sur les besoins précis des collectivités.
Le point éco
Les transferts de fonds vers le Congo représentent environ 4 % du PIB, selon les données consolidées du FMI. À titre de comparaison, c’est plus que l’apport annuel de l’aide publique au développement. Chaque hausse de 10 % des transferts pourrait gonfler le revenu des ménages ruraux de 3 %, indiquent les économistes du CERAPE.
Prochaine étape, feuille de route en gestation
Le Forim prévoit une deuxième mission dans sept mois pour finaliser un document cadre détaillant gouvernance, mécanismes de financement et calendrier d’évaluation.
Cette feuille de route devra être co-signée par l’État congolais, les représentants de la diaspora et les partenaires techniques afin d’assurer sa légitimité et sa pérennité.
D’ici là, un groupe de travail mixte poursuivra les consultations sectorielles et identifiera les premiers projets pilotes susceptibles d’être lancés début 2025 dans les départements du Pool et de la Cuvette.
Regards d’experts et de la diaspora
Pour Marlyse Okouba, entrepreneure installée à Paris, « le défi consistera à simplifier les procédures : beaucoup d’expatriés veulent investir mais se heurtent à la complexité administrative ».
Le sociologue camerounais Hervé Endong, spécialiste des mobilités, observe que « le Congo anticipe une tendance continentale : les États structurent leurs rapports aux diasporas pour en faire des partenaires économiques à part entière ».
À Brazzaville, la musicienne Yelena Massamba y voit aussi un enjeu culturel : « les talents de la diaspora peuvent dynamiser les industries créatives, un secteur au fort potentiel export ».
