Grève prolongée sur le campus de Brazzaville
Entre mécontentement estudiantin et revendications professorales, la grève lancée le 17 novembre à l’université Marien Ngouabi anime toujours le campus. Cinq mois d’arriérés salariaux nourrissent la mobilisation, laissant plus de 32 000 inscrits sans cours depuis bientôt six semaines.
Cette situation remet au premier plan la question récurrente du financement de l’enseignement supérieur public, secteur où l’État congolais consacre déjà 11 % de son budget, selon le ministère des Finances, mais dont les besoins croissants dépassent souvent les disponibilités trésorières.
Des revendications salariales persistantes
Dans les amphithéâtres déserts, les états d’âme se croisent. « Nous sommes fatigués, les savoirs s’effacent », confie Jules Christ, étudiant en communication, rencontré devant une bibliothèque fermée. Son inquiétude rejoint celle de nombreux camarades craignant un semestre condensé et des évaluations accélérées.
À l’inverse, Anaclet Loubaki, inscrit en master de droit, soutient fermement les professeurs. Pour lui, le report de cours est un mal nécessaire afin d’exiger un paiement régulier : « Quand on travaille, on mérite salaire », résume-t-il, rappelant les épisodes similaires de 2021.
L’intersyndicale des enseignants, qui regroupe six structures, revendique le versement immédiat de cinq mensualités et l’instauration d’un calendrier clair. Elle juge avoir multiplié les démarches administratives depuis septembre avant de déposer, faute de réponse tangible, un préavis considéré comme ultime recours.
Le regard des autorités et pistes budgétaires
Côté gouvernement, le ministère de l’Enseignement supérieur rappelle que la masse salariale absorbe plus de 60 % des dépenses courantes et que, malgré une conjoncture pétrolière favorable, la trésorerie doit être gérée avec prudence pour éviter tout dérapage.
« Deux mois ont déjà été réglés, le reste arrivera avant fin janvier », assure un conseiller technique, martelant que le dialogue reste ouvert. Il souligne l’effort inscrit dans la loi de finances 2024, qui augmente de 8 % l’enveloppe universitaire.
Au-delà de la trésorerie, les enseignants dénoncent la précarité de leur statut et la lenteur des avancements. Plusieurs thèses soutenues récemment restent, selon eux, sans recrutement définitif, créant un sentiment de mise à l’écart qui alimente régulièrement les mouvements d’humeur collectifs.
Le rectorat, quant à lui, met en avant les progrès réalisés ces cinq dernières années : numérisation des notes, lancement de la plateforme CampusNum et réhabilitation en cours du grand amphithéâtre. Des investissements, martèle-t-il, qui témoignent d’une volonté d’assainir l’écosystème pédagogique.
Les étudiants entre solidarité et inquiétude
Pour les étudiants, la priorité immédiate demeure la reprise. Certains organisent des séances d’entraide dans les résidences universitaires, d’autres se tournent vers des cours en ligne souvent payants. Ces alternatives, jugées complémentaires, ne remplacent pas selon eux l’interaction directe avec les enseignants titulaires.
Sur les réseaux sociaux, la mobilisation prend des airs de forum citoyen. Hashtag #SauverMarienNgouabi, pétitions en ligne et vidéos d’anciens diplômés rappellent l’importance symbolique de la première université publique du pays, créée en 1971 et source de nombreuses élites administratives.
Les économistes rappellent que ces tensions ne sont pas propres au Congo : au Cameroun, en Côte d’Ivoire ou au Sénégal, des mouvements analogues ont marqué 2023. La résilience dépend souvent d’un subtil équilibre entre exigences pédagogiques et contraintes budgétaires.
À Brazzaville, un comité mixte réunissant finances, fonction publique et université doit se rencontrer à nouveau la semaine prochaine. Les discussions porteront sur un échéancier ferme et sur l’amélioration du cadre statutaire, notamment l’indexation des primes sur l’ancienneté et la production scientifique.
La Fédération des étudiants du Congo, structure reconnue, se dit prête à jouer les médiateurs. Son président, Roland Obambi, privilégie la voix du compromis : « Nous défendons la qualité des enseignements, mais nous savons aussi la contrainte des caisses publiques. Il faut avancer ensemble ».
À court terme, le calendrier académique 2023-2024 risque un tassement. Le rectorat envisage déjà d’aménager le congé de Pâques et de prolonger la session d’examens jusqu’en août pour préserver le volume horaire requis par l’Accord de Bamako.
Les familles, qui supportent souvent des frais connexes élevés, observent la situation avec vigilance. Plusieurs associations de parents souhaitent être associées aux discussions, estimant que chaque retard pèse sur les budgets domestiques déjà sollicités par l’inflation et la hausse des transports urbains.
Réforme structurelle et perspective de sortie de crise
Pour nombre d’analystes, l’épisode actuel rappelle qu’un financement pérenne de l’enseignement supérieur constitue un investissement stratégique. La diversification économique prônée par le Plan national de développement 2022-2026 nécessite en effet des compétences pointues, notamment dans les filières scientifique, numérique et agro-industrielle.
Le gouvernement assure vouloir transformer cette crise en opportunité de réforme. Une commission technique, installée mardi, planchera sur la contractualisation partielle de certains services, l’extension du numérique éducatif et la recherche de partenariats avec le secteur privé, notamment les opérateurs télécoms.
En attendant l’issue des pourparlers, le campus demeure silencieux, mais la conviction partagée est qu’enseignants, étudiants et autorités trouveront un terrain d’entente. Car au-delà des tensions, tous mesurent que l’université Marien Ngouabi reste un levier essentiel du développement et de la cohésion nationale.
